Des journalistes en Côte d’Ivoire s’inquiètent des tentatives du gouvernement de museler et de contrôler leur profession.
Si la liberté de la presse y est mieux établie que dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, elle demeure précaire.
Ces derniers mois, la tentative du gouvernement d’imposer un nouveau dirigeant à la tête de l’Union nationale des journalistes ivoiriens (UNJCI) a suscité des protestations, dénonçant une prise de contrôle « sans précédent ».
En mars, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) a condamné l’« ingérence flagrante » des autorités dans les affaires de l’UNJCI, principal syndicat de la profession.
La Côte d’Ivoire et le Bénin font également l’objet d’une plainte déposée par Reporters sans frontières (RSF), ONG de défense de la liberté de la presse, suite à la répression récente contre le journaliste béninois Hugues Comlan Sossoukpe.
Ce dernier, critique envers l’ancien président ivoirien Patrice Talon, a été arrêté en Côte d’Ivoire en juillet dernier puis extradé vers le Bénin où il a été poursuivi.
« En Côte d’Ivoire, nous, journalistes, aimons dire que la liberté d’expression existe, mais la liberté après avoir exprimé son opinion n’existe pas », déplore le journaliste chevronné César Etou.
Rédacteur en chef du journal d’opposition « La Voie Originale », Etou affirme que son journal, proche de l’ancien président Laurent Gbagbo, a fait l’objet de plus de 50 sanctions.
Ces sanctions comprennent des avertissements, des amendes, des suspensions de publication et des convocations, précise-t-il.
Il ajoute que même si la Côte d’Ivoire n’impose pas de peines de prison pour les infractions commises par la presse, les autorités peuvent « interroger des journalistes pendant des heures » si elles le souhaitent.
RSF affirme que la liberté de la presse reste étroitement liée au contexte politique, certains partis et dirigeants politiques exerçant toujours une influence considérable sur les médias.
L’organisation souligne également un manque général de sécurité, notamment pour le petit nombre de journalistes d’investigation ivoiriens.
Elle indique qu’ils sont souvent confrontés à des « tentatives de corruption ou d’intimidation, telles que des menaces de divulgation de données personnelles, ainsi qu’à des arrestations ».
Certains journalistes déclarent pratiquer l’autocensure pour éviter les problèmes.
Le ministre de la Communication, Amadou Coulibaly, également porte-parole du gouvernement, a rejeté ces critiques, insistant sur la nécessité de lutter contre la désinformation en ligne, parfois relayée par les médias.
« Nous ne tuons pas les journalistes en Côte d’Ivoire. Nous ne les emprisonnons pas », a-t-il déclaré le mois dernier.
« Il est normal qu’ils soient interrogés dans le cadre de procédures judiciaires, à condition que l’interrogatoire soit libre », a-t-il ajouté.
Le journaliste Noel Yao, fondateur et premier directeur de l’UNJCI, affirme que les journalistes vivent dans la précarité, la presse écrite étant fortement politisée et en déclin.
« Certains journalistes ne reçoivent pas de salaire à la fin du mois, ou sont payés au compte-gouttes, comme on dit », explique-t-il.
Les journalistes perçoivent rarement les salaires auxquels ils ont droit en vertu de la convention collective de la profession avec les autorités – environ 480 dollars par mois pour un rédacteur, jusqu’à 1 000 dollars pour un rédacteur en chef.
De ce fait, Yao indique qu’il est courant que les journalistes acceptent des indemnités journalières des organisateurs d’événements.
Cela permet de compenser en partie les salaires excessivement bas, mais peut entraîner une couverture médiatique biaisée en faveur des organisateurs.
Charles Tra-Bi, magnat des médias spécialisé dans l’agriculture, déplore également les problèmes financiers et éthiques qui affectent le secteur.
Certains journaux « se contentent de copier-coller ce qu’ils voient » sur les réseaux sociaux, affirme-t-il.
« La presse ne paie pas bien ces temps-ci. Du coup, ceux qui se lancent dans ce métier se sentent en insécurité, ce qui ne favorise pas le sens des responsabilités », explique-t-il.
Seuls quelques médias privés, en ligne et audiovisuels, parviennent à survivre, mais ils dépendent souvent du soutien de mécènes.
Fatoumata Kaloga, 26 ans, est journaliste à 7info, l’une des chaînes de télévision privées créées après la perte du monopole de la chaîne publique RTI en 2019.
« Nous ne sommes pas vraiment libres de dénoncer, d’alerter et de parler des problèmes de la société », déplore-t-elle. « Les médias ont souvent des partenariats avec des entreprises, ce qui signifie que certains sujets nous sont tout simplement interdits. »
Malgré les bas salaires et un contexte difficile, Fatoumata Kaloga souhaite continuer à couvrir l’actualité de son pays, qu’elle considère comme un pays plein de potentiel.




