Edwin Sifuna, sénateur de 44 ans, s’affirme comme un rival montant face au président kényan William Ruto à l’approche des élections de l’année prochaine, en se faisant le porte-voix de la colère populaire contre la violence politique et la corruption.
Le pays d’Afrique de l’Est se rendra aux urnes en août 2027, mais aucun candidat ne s’est encore clairement détaché au sein d’une opposition très fragmentée.
De nombreux Kényans sont furieux face à la corruption endémique sous l’ère Ruto et à la violence extrême exercée contre toute velléité de contestation ; les forces de sécurité sont notamment mises en cause dans plus de 100 décès et des dizaines d’enlèvements au cours des deux dernières années.
Sifuna a gagné la sympathie des jeunes électeurs de la « génération Z » en tentant activement de faire cesser les violences policières lors des manifestations massives de juin 2024.
Aujourd’hui, cet ancien avocat attire les foules lors de ses déplacements à travers le pays — comme dimanche à Nairobi, la capitale — bien qu’il n’ait pas encore officiellement annoncé sa candidature à la présidence.
Jusqu’à présent, son discours s’est presque exclusivement concentré sur la critique de Ruto, qu’il accuse d’entretenir une culture de l’« impunité ».
« (Ruto) ne croit pas à l’État de droit. Il ne croit pas à la démocratie. Il ne croit pas à la liberté », a déclaré Sifuna à l’AFP lors d’un entretien dans son bureau de Nairobi.
Sa popularité a fait de lui une cible. Des rassemblements ont été violemment perturbés par des bandes de jeunes voyous, une tactique courante utilisée par tous les camps de l’échiquier politique kényan.
« C’est assez incroyable de voir les gens venir à nos réunions, malgré toutes les menaces et toutes les intimidations », a souligné Sifuna.
« Ce spectre d’attaques contre les cortèges, de meurtres et de mutilations… c’est le point le plus bas que notre vie politique ait jamais atteint », a-t-il ajouté.
– Une réelle détermination ? –
Beaucoup restent toutefois sceptiques quant aux chances de Sifuna, le jugeant trop jeune et inexpérimenté, et lui reprochant l’absence de programme politique défini.
« Il ne s’est pas imposé comme un candidat à la présidentielle convaincant et déterminé », a déclaré à l’AFP l’analyste politique Javas Bigambo, notant qu’il n’a pas réussi à marquer des points sur les grands enjeux politiques du moment. Il a également souligné que Sifuna possède l’un des parcours politiques les plus « courts » au Kenya, n’ayant exercé qu’un seul mandat de sénateur.
Toutefois, il a auparavant occupé le poste de secrétaire général de l’ODM, le parti d’opposition le plus ancien du pays ; certains estiment qu’il pourrait susciter un soutien comparable à celui dont bénéficiait Raila Odinga, figure majeure de la politique kényane.
Bien que son nom soit sur toutes les lèvres au sein de la société kényane, Sifuna semble parfois mal à l’aise sous les projecteurs.
Il a avoué s’être senti gêné lorsqu’il a été photographié par l’AFP — un malaise dissipé seulement lorsqu’un groupe de serveurs, réunis pour un événement voisin, l’a reconnu et a commencé à scander « Sisi ndio Sifuna » (« Nous sommes Sifuna »).
« Pour être honnête, ma vie a radicalement changé », a-t-il déclaré. « (Mais) si l’on laisse la peur nous paralyser, on ne fait jamais rien. »
Il a éludé les questions sur son programme politique, affirmant collaborer avec des experts pour l’élaborer.
« Nous reconnaissons qu’il existe des personnes plus compétentes que nous, et qu’il faut leur donner l’occasion d’aider à diriger le gouvernement », a-t-il expliqué.
Il a également balayé les critiques concernant son âge, soulignant qu’il a siégé au Sénat plus longtemps que Barack Obama avant que ce dernier ne devienne président : « En quoi le fait d’être jeune constitue-t-il un reproche ? »
– « Une énergie nouvelle » –
L’équipe jeune et enthousiaste de Sifuna affirme recevoir de modestes dons de la part de citoyens ordinaires, une pratique quasi inédite dans la politique kényane.
Ses adversaires soutiennent que les fonds proviennent en réalité de l’ancien président Uhuru Kenyatta, un allié devenu rival de Ruto.
Sifuna nie être la marionnette de quiconque et affirme que les manifestations de 2024 ont « fondamentalement changé » la politique kényane, les jeunes s’étant mobilisés autour d’enjeux économiques et politiques plutôt que sur la base de clivages ethniques ou de la puissance des anciennes fortunes.
Dimanche, il a rassemblé une foule immense à Nairobi, dont Joshua Kebwago, 32 ans, pour qui Sifuna incarne une rupture avec la classe politique traditionnelle.
« Il est là pour soutenir les plus démunis, réduire les impôts et le coût de la vie », a-t-il déclaré. « Nous voulons quelque chose de mieux. » Au Kenya, l’âge médian n’est que de 20 ans, et Sifuna reconnaît surfer sur une vague très instable : « Il y a cette nouvelle énergie dont tout le monde a conscience, mais qui reste à mettre à l’épreuve », a-t-il déclaré.
Il est déterminé à tenter le coup : « La seule pression que l’on ressent, c’est qu’il y a plus de gens à décevoir… On n’a pas le droit à l’erreur. »




