Le Parlement éthiopien a réélu, lundi 5 octobre 2026, le Premier ministre Abiy Ahmed à la tête d’un nouveau gouvernement, chargé de diriger le pays pour les cinq prochaines années.
Le même jour, Abiy Ahmed a accueilli le président sud-africain Cyril Ramaphosa, tandis que des dirigeants africains et des responsables de l’Union africaine le félicitaient pour les avancées des forces fédérales contre la « Coalition pour la survie », alliance de groupes armés d’opposition, et pour ses récentes tournées régionales visant à lancer d’importants projets de coopération bilatérale dans les transports, l’énergie et les infrastructures.
Ces développements, en début de nouveau mandat, interrogent la crédibilité d’une politique régionale d’Addis-Abeba censée respecter les cadres de coopération bilatérale ainsi que la souveraineté et l’intégrité territoriale des voisins, notamment au regard des tensions avec l’Égypte, l’Érythrée, le Soudan et la Somalie, alors que ces quatre pays convergent vers un saut qualitatif dans la coopération régionale, comme l’ont illustré les résultats du dernier sommet Afrique–Monde.
Contenu de l’article :
La vision éthiopienne de la coopération économique régionale
La politique régionale d’Abiy Ahmed : entre ambitions et contradictions
- Érythrée
- Somalie
- Soudan
La vision éthiopienne de la coopération économique régionale
Ces derniers mois, l’Éthiopie a sensiblement modéré sa rhétorique à l’égard de ses voisins, avant de recentrer son offensive verbale sur un seul adversaire : l’Érythrée, en septembre dernier. Dans le même temps, Addis-Abeba s’emploie à tisser des liens économiques toujours plus étroits avec ses autres partenaires régionaux.
Un pipeline stratégique avec Djibouti
Fin septembre, l’Éthiopie et Djibouti ont lancé la construction d’un pipeline de 120 kilomètres reliant la ville djiboutienne de Dammerjouj à Doyle, en Éthiopie. L’ouvrage, d’un coût de 660 millions de dollars, est porté par le groupe nigérian Dangote. Il prévoit la construction de grandes installations de stockage et vise à renforcer la sécurité énergétique, à réduire les coûts logistiques et à approfondir l’intégration régionale.
Le projet a été annoncé à l’occasion d’une visite d’Abiy Ahmed à Djibouti, où le Premier ministre éthiopien s’est entretenu avec le président Ismail Omar Guelleh et l’industriel nigérian Aliko Dangote.
Concrètement, le projet repose sur un partenariat entre le groupe Dangote et Ethiopian Investment Holdings. Il prévoit la construction de deux sites de stockage : l’un d’une capacité de 800 000 mètres cubes à Diweli, l’autre de 375 000 mètres cubes à Dammerjouj, pour une mise en service dans un délai de dix-huit mois.
Une initiative qui marque une étape importante dans la consolidation des relations entre l’Éthiopie et Djibouti dont le président n’a pas participé au sommet quadripartite d’Alamein réunissant l’Égypte, la Somalie, l’Érythrée et le Soudan. Abiy Ahmed a d’ailleurs qualifié ce projet d’« action visant à renforcer le couloir économique » entre les deux pays.
Le Kenya et la raffinerie de Lamu
À la fin du mois de septembre, Abiy Ahmed a également approfondi les liens de son pays avec le Kenya, sur le terrain des grands investissements. Il était présent, aux côtés de plusieurs chefs d’État africains, dont le président ougandais Yoweri Museveni, d’hommes d’affaires et d’investisseurs, à l’invitation du président kényan William Ruto, pour la pose de la première pierre de la raffinerie de pétrole de Lamu.
L’usine, qui sera érigée dans le port kényan du même nom, représente un investissement initial estimé à 16 milliards de dollars, financé principalement par le groupe Dangote.
La mise en place de cette d’une infrastructure majeure marque un tournant stratégique pour le continent. Avec une capacité de production estimée à 700 000 barils de pétrole par jour, cette future raffinerie a vocation à alimenter huit marchés clés d’Afrique de l’Est et d’Afrique centrale, englobant le Kenya, l’Éthiopie, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud et la République démocratique du Congo.
Sur le plan de l’actionnariat, le géant nigérian Dangote s’impose comme l’acteur principal en contrôlant 70 % des parts, tandis que les gouvernements éthiopien, kényan et rwandais se partageront conjointement et de manière équitable les 30 % restants.
Des avancées structurelles en Éthiopie
Dans un rapport publié au début du mois d’octobre, le bureau du Premier ministre éthiopien a dressé un bilan marquant des progrès réalisés en septembre 2026. Les efforts consentis concernent des secteurs aussi variés que la logistique, le logement, les infrastructures régionales et la diplomatie économique.
Parmi les faits notables figure l’inauguration par le Premier ministre Abiy Ahmad des extensions du Mojo Modern Logistics Hub. S’étendant sur 60 hectares, ce complexe intègre des entrepôts et des équipements de pointe conçus pour traiter environ un million de conteneurs de 20 pieds. Cette initiative s’inscrit pleinement dans la volonté d’accélérer la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Dans le même temps, un accord-cadre décisif a été scellé entre la Banque nationale d’Éthiopie et la Société financière internationale (SFI). Ce partenariat donnera naissance à la toute première société éthiopienne de refinancement hypothécaire, un levier essentiel pour financer la construction de 1,5 million de logements et stimuler la collaboration entre les secteurs public et privé.
Vers une reconfiguration géopolitique et économique
Si cette démarche s’inscrit dans la continuité des politiques passées, l’ampleur des investissements et l’implication directe du capital privé africain, illustrée par le groupe Dangote, insufflent une dynamique inédite.
Cette coopération bilatérale et régionale renforcée témoigne de la volonté affirmée de l’Éthiopie de s’ancrer durablement dans l’intégration économique régionale, tout en traçant les contours d’une vision géopolitique ambitieuse pour l’avenir.
La politique régionale d’Abe Ahmed et le piège des contradictions
En échange de relations de coopération économique étroites avec le Kenya, Djibouti, le Soudan du Sud et le Rwanda, Addis-Abeba poursuit, depuis la réélection d’Abiy Ahmed à la tête du gouvernement, une politique de menaces fondée sur des revendications de « droits historiques » à l’encontre de l’Érythrée et de l’Égypte en particulier, et du Soudan de manière plus générale.
Il y a là une contradiction flagrante : on invoque des « revendications historiques », mais l’État éthiopien lui-même s’est bâti sur une série d’accords coloniaux. De la deuxième moitié du XIXᵉ siècle jusqu’à l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ces arrangements -sans équivoque- ont permis d’annexer divers territoires aux frontières actuelles du pays.
Le nouveau mandat d’Abiy Ahmed devra affronter, sur le plan territorial, plusieurs épreuves décisives.
I-Érythrée : une équilibre régional bouleversé
La chute de Mekele, capitale du Tigré, change la donne. Aux frontières de la région, l’Érythrée au nord, le Soudan à l’ouest, les affrontements directs entre l’Éthiopie et l’Érythrée deviennent désormais plus probables.
Cela, en dépit de l’appel lancé par la déclaration conjointe du sommet quadripartite consultatif Égypte-Soudan-Érythrée-Somalie (Sidi Abdel Rahman) : le « respect de la souveraineté, de l’indépendance et de l’intégrité territoriale des États de la région », le « rejet de toute ingérence dans les affaires intérieures sous quelque prétexte que ce soit », la « promotion du règlement politique et pacifique des différends ». Des positions que l’Érythrée a réitérées à plusieurs reprises.
Des analyses éthiopiennes (Horn Review, 4 octobre 2026) estiment que la chute de la capitale tigréenne, aux mains des forces fédérales, aura des conséquences durables. La zone tampon que l’Érythrée contrôlait depuis deux ans a changé de statut : l’équilibre entre Addis-Abeba et Asmara en a été profondément altéré. Privé de ce statut, qui lui permettait jusqu’ici de mener un affrontement indirect avec l’Éthiopie, le conflit se déplace désormais à l’intérieur du territoire éthiopien.
Ces analyses concordent avec la rhétorique officielle d’Addis-Abeba, tournée vers l’escalade. Les politiques agressives d’Abiy Ahmed vis-à-vis de l’Érythrée (en particulier la question d’un accès souverain à la mer) devraient se poursuivre. Les tensions perdureront dans le nord de l’Éthiopie et les relations diplomatiques entre les deux pays semblent condamnées à demeurer glaciales, à court comme à moyen terme.
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Somalie : des ambitions en trompe-l’œil
Côté somalien, la mise en œuvre des résultats de la déclaration d’Istanbul (février 2025), négociée sous médiation turque entre Addis-Abeba et Mogadiscio, demeure insaisissable. L’Éthiopie tarde à afficher un respect effectif de la souveraineté somalienne, ce qui nourrit la méfiance d’Addis-Abeba envers le communiqué du sommet d’Alamein.
Ce communiqué affirmait pourtant sans ambiguïté le « soutien à l’unité et à la souveraineté de la République fédérale de Somalie ». Il rejetait « toute ingérence ou action visant son intégrité territoriale et sa souveraineté nationale », ainsi que « toute reconnaissance ou soutien au soi-disant territoire somalien ». Il soulignait aussi l’appui aux efforts somaliens dans la lutte contre le terrorisme, l’extension du contrôle des institutions étatiques sur l’ensemble du territoire, et l’appel aux partenaires régionaux et internationaux à assurer un financement « adéquat, durable et prévisible » à la Mission de l’Union africaine pour la stabilisation et le soutien à la Somalie (AMISOM) ; en vue d’une transition sécuritaire ordonnée vers les forces somaliennes.
L’Égypte, principal rival de l’Éthiopie sur ce dossier, a déjà traduit ces positions dans les faits. De son côté, l’Éthiopie envisagerait de retirer ses forces déployées en Somalie pour renforcer les forces fédérales engagées dans la guerre civile.
Un conflit violent entre les deux voisins reste peu probable. La déclaration du président somalien Hassan Sheikh Mahamoud, qui a félicité Abiy Ahmed pour l’entame de son nouveau mandat tout en s’engageant à « établir des relations plus étroites pour la paix dans la Corne de l’Afrique », peut s’interpréter comme un signal en ce sens : le coût d’une escalade serait aujourd’hui élevé pour les deux pays et non plus seulement au détriment de la Somalie, comme ce fut le cas ces dernières années.
3. Soudan
Fin septembre, l’Éthiopie a accusé le Soudan de « soutenir l’opposition armée à l’intérieur de l’Éthiopie », marquant un nouveau palier dans l’escalade des tensions entre les deux pays. Cette accusation s’inscrit dans un contexte plus large : Addis-Abeba apporte un soutien total aux milices des Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan, en coopération avec plusieurs pays arabes et africains impliqués dans la crise soudanaise. Ce soutien se traduit par des livraisons d’armes et un appui logistique sur de nouveaux fronts de combat, le long de la frontière soudano-éthiopienne.
Selon Addis-Abeba, le Soudan serait devenu un membre clé de ce qu’elle appelle la « coalition des quatre mondes », une alliance dirigée contre l’Éthiopie.
L’administration d’Abiy Ahmed devrait donc maintenir une ligne dure à l’égard de Khartoum. Cette approche se décline en plusieurs axes : appuyer les FSR, offrir un refuge à certaines forces civiles soudanaises hostiles au rôle des Forces armées soudanaises (FAS) dans toute transition éventuelle, servir de relais aux États concernés, s’ingérer dans les affaires intérieures du Soudan et, in fine, menacer son unité nationale.
En somme, les contours de la politique régionale d’Abiy Ahmed restent flous à l’aube de son nouveau mandat de cinq ans, qui court jusqu’en 2031. Toutefois, ses décisions récentes laissent entrevoir deux tendances : un resserrement des liens avec les pays partageant la vision d’Addis-Abeba – tous soutenus par des puissances régionales et internationales extérieures au continent africain – et un durcissement des lignes de front face aux États qui rejettent les tentatives d’expansion éthiopienne aux dépens de ses voisins, notamment dans des zones sensibles comme la mer Rouge et le bassin du Nil.




