{"id":419,"date":"2019-03-17T19:38:30","date_gmt":"2019-03-17T19:38:30","guid":{"rendered":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/?p=419"},"modified":"2022-01-29T19:42:19","modified_gmt":"2022-01-29T19:42:19","slug":"bernard-dadie-le-decolonisateur-de-la-langue-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/419\/bernard-dadie-le-decolonisateur-de-la-langue-francaise\/","title":{"rendered":"Bernard Dadi\u00e9, le d\u00e9colonisateur de la langue fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p>Par <strong>Mustapha Saha*<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"lead\">L\u2019\u00e9crivain et ancien ministre ivoirien Bernard Dadi\u00e9 s&rsquo;en est all\u00e9 le 9 mars dernier, laissant derri\u00e8re lui une langue fran\u00e7aise lib\u00e9r\u00e9e de ses d\u00e9mons colonialistes parce qu\u2019elle s\u2019africanise.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.jeuneafrique.com\/746946\/politique\/cote-divoire-bernard-binlin-dadie-sen-est-alle\/\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.jeuneafrique.com\/746946\/politique\/cote-divoire-bernard-binlin-dadie-sen-est-alle\/\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Bernard Dadi\u00e9 aura v\u00e9cu 103 ans<\/a>\u00a0sans que sa prodigieuse intelligence ne prenne une ride. Avec ce virtuose de tous les genres litt\u00e9raires, la langue fran\u00e7aise se lib\u00e8re de ses d\u00e9mons colonialistes parce qu\u2019elle s\u2019africanise, se revitalise d\u2019une esth\u00e9tique magique, parce qu\u2019elle s\u2019oralise, se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re d\u2019une po\u00e9tique thaumaturgique parce qu\u2019elle se \u00ab\u00a0n\u00e9gritise\u00a0\u00bb, se \u00ab\u00a0d\u00e9colonialise\u00a0\u00bb, parce qu\u2019elle s\u2019\u00e9claire des sagesses de la m\u00e8re des civilisations.<\/p>\n<p>Je fis la connaissance de Bernard Dadi\u00e9, dans les ann\u00e9es\u00a01970, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire. Il occupait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u2019importantes fonctions dans le gouvernement ivoirien, avant d\u2019\u00eatre ministre de la Culture. Ses conseils me furent d\u2019embl\u00e9e d\u2019une pr\u00e9cieuse utilit\u00e9. Il \u00e9tait, d\u00e8s lors, \u00e0 mes yeux, la personnification du conteur affable et bienveillant, le griot transmetteur de connaissances intemporelles. Jeune sociologue, j\u2019\u00e9tais sollicit\u00e9 par la multinationale Soci\u00e9t\u00e9 commerciale de l\u2019Ouest africain pour \u00e9laborer une nouvelle m\u00e9thode d\u2019alphab\u00e9tisation. Les anciennes entreprises fran\u00e7aises en Afrique utilisaient encore des manuels de la p\u00e9riode coloniale, illustr\u00e9s de caricatures infantilisantes. La derni\u00e8re fois que je revis Bernard Dadi\u00e9, je lui remis mon Manifeste des litt\u00e9ratures francophones.<\/p>\n<p>Il le lut devant moi et me dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu as raison. La langue fran\u00e7aise n\u2019est pas la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des Fran\u00e7ais. Elle s\u2019enrichit et s\u2019embellit de toutes les plumes amoureuses.\u00a0\u00bb\u00a0 Un regard d\u2019ensemble sur son \u0153uvre foisonnante l\u2019inscrit naturellement dans la grande tradition orale, le joyeux m\u00e9lange des registres, l\u2019alternance des contes, des mythes, des l\u00e9gendes, des maximes, des charades. Un genre sans genre, un n\u2019zassa, mot baoul\u00e9 signifiant un patchwork de pagnes.<\/p>\n<h2>Ind\u00e9pendantiste engag\u00e9 et po\u00e8te confirm\u00e9<\/h2>\n<p>Bernard Dadi\u00e9 se d\u00e9fendait d\u2019\u00eatre un romancier, un bricoleur de fictions. Il se voulait penseur et po\u00e8te, chroniqueur lucide de son temps. Ses personnages \u00e9taient r\u00e9els, faits de chair et de sentiments, des relateurs des m\u0153urs et des coutumes, des scrutateurs des diff\u00e9rences et des convergences entre cultures, des d\u00e9tecteurs des valeurs \u00e9l\u00e9mentaires d\u2019une humanit\u00e9 solidaire.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.jeuneafrique.com\/mag\/318573\/culture\/bernard-dadie-tronche-de-nobel\/\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.jeuneafrique.com\/mag\/318573\/culture\/bernard-dadie-tronche-de-nobel\/\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Ind\u00e9pendantiste engag\u00e9 et po\u00e8te confirm\u00e9 d\u00e8s la prime enfance<\/a>, Bernard Dadi\u00e9 ne d\u00e9couvrit Paris qu\u2019en\u00a01956, \u00e0 43 ans. Il participa, dans l\u2019embl\u00e9matique amphith\u00e9\u00e2tre Descartes de la Sorbonne, au Congr\u00e8s des \u00e9crivains et artistes noirs, organis\u00e9 par Alioune Diop, fondateur de Pr\u00e9sence africaine, aux c\u00f4t\u00e9s de nombreux auteurs devenus mythiques, Aim\u00e9 C\u00e9saire, Amadou Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2, L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor, Frantz Fanon, Ren\u00e9 Depestre, Edouard Glissant, Richard Wright, James Baldwin\u2026 Picasso signa l\u2019affiche.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, ces hommes noirs nous regardent. Des torches noires, \u00e0 leur tour, \u00e9clairent le monde, et nos t\u00eates blanches ne sont plus que de petits lampions balanc\u00e9s par le vent\u00a0\u00bb, \u00e9crira Jean-Paul Sartre dans\u00a0<em>Orph\u00e9e noir<\/em>, sa pr\u00e9face \u00e0 l\u2019<em>Anthologie de la nouvelle po\u00e9sie n\u00e8gre et malgache de la langue fran\u00e7aise<\/em>\u00a0de Senghor.<\/p>\n<h3>Renverser les r\u00f4les<\/h3>\n<p>Dans\u00a0<em>Un N\u00e8gre \u00e0 Paris<\/em>, Bernard Dadi\u00e9, \u00e0 travers son personnage, l\u2019observateur africain Tanho\u00e9 Bertin, renverse les r\u00f4les, se fait ethnologue de la capitale du colonisateur, recense, d\u2019un \u0153il curieux et malicieux, les r\u00e9ussites et les discordances, les paradoxes et les dissonances, d\u00e9mystifie la sup\u00e9riorit\u00e9 blanche dans sa vitrine m\u00e9galopolitique. Le r\u00e9cit se constitue d\u2019une longue et seule missive adress\u00e9e \u00e0 un ami anonyme rest\u00e9 au pays.<\/p>\n<p>Paris m\u00e9taphorise toute la civilisation occidentale. La fascination fantasmatique se confronte aux r\u00e9alit\u00e9s. La satire, ponctu\u00e9e de r\u00e9flexions graves, s\u2019\u00e9clabousse d\u2019\u00e9clats de rire. Le narrateur constate, dans cette soci\u00e9t\u00e9 de consommation, le conditionnement de l\u2019\u00eatre par ses besoins pr\u00e9fabriqu\u00e9s. \u00ab\u00a0Ne veut-on pas faire de l\u2019humain un robot, un perroquet, un mannequin\u00a0? Ne veut-on pas lui enlever ce qui donne un sens \u00e0 sa vie, le droit de penser librement\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e unique impose les m\u00eames app\u00e9tences, les m\u00eames homog\u00e9n\u00e9it\u00e9s st\u00e9rilisantes. Les Parisiens ne vivent pas. Ils se conforment aux r\u00e8gles pr\u00e9\u00e9tablies. Les Africains, au lieu de se moderniser sans corrompre leurs racines ancestrales, s\u2019occidentalisent et se griment dans des postures th\u00e9\u00e2trales. Le continent n\u2019a pas produit des milliers de Bernard Dadi\u00e9. C\u2019est-\u00e0-dire des auteurs qui prennent le risque de se demander, avec un pessimisme lucide teint\u00e9 d\u2019espoir comment \u00ab rester soi-m\u00eame dans un monde aux cadres bris\u00e9s, aux valeurs avilies, dans un monde o\u00f9 l\u2019on vous demande de fermer les yeux, la bouche et les oreilles, et de vous laisser conduire comme un mouton \u00e0 l\u2019abattoir \u00bb.<\/p>\n<p>Les d\u00e9rives d\u00e9shumanisantes de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale signalaient alors les p\u00e9rils mena\u00e7ant le devenir plan\u00e9taire apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Bernard Dadi\u00e9, guetteur avis\u00e9 de l\u2019impr\u00e9visible pr\u00e9disait d\u00e9j\u00e0 : \u00ab\u00a0Nous ne savons m\u00eame pas vers quelle rive nous pourrons aborder, le gouvernail n\u2019\u00e9tant pas en nos mains\u00a0\u00bb. En cette ann\u00e9e charni\u00e8re de 1956, pendant qu\u2019il notait minutieusement ses observations sur la vie parisienne, la puissance coloniale, malgr\u00e9 sa d\u00e9faite au Vietnam et son embourbement en Alg\u00e9rie, s\u2019accrochait encore, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, \u00e0 son immense empire. L\u2019Union fran\u00e7aise, cens\u00e9e abolir l\u2019indig\u00e9nat, \u00e9tait vite balay\u00e9e par les vents de l\u2019histoire. Les ind\u00e9pendances africaines s\u2019octroyaient avec des accommodements arbitraires qui hypoth\u00e9quaient lourdement leurs lendemains. Le po\u00e8te savait qu\u2019il n\u2019y aurait de v\u00e9ritables lib\u00e9rations qu\u2019\u00e0 travers les solutions in\u00e9dites invent\u00e9es par les Africains eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640<\/p>\n<p>*Sociologue, po\u00e8te et artiste-peintre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Mustapha Saha* &nbsp; L\u2019\u00e9crivain et ancien ministre ivoirien Bernard Dadi\u00e9 s&rsquo;en est all\u00e9 le 9 mars dernier, laissant derri\u00e8re lui une langue fran\u00e7aise lib\u00e9r\u00e9e de ses d\u00e9mons colonialistes parce qu\u2019elle s\u2019africanise. Bernard Dadi\u00e9 aura v\u00e9cu 103 ans\u00a0sans que sa prodigieuse intelligence ne prenne une ride. 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