{"id":395,"date":"2018-04-30T19:13:16","date_gmt":"2018-04-30T19:13:16","guid":{"rendered":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/?p=395"},"modified":"2022-01-29T19:18:20","modified_gmt":"2022-01-29T19:18:20","slug":"niger-le-deces-de-djibo-badje-grand-griot-zarma-laisse-la-parole-orpheline","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/395\/niger-le-deces-de-djibo-badje-grand-griot-zarma-laisse-la-parole-orpheline\/","title":{"rendered":"Niger : le d\u00e9c\u00e8s de Djibo Badj\u00e9, grand griot zarma, laisse la parole orpheline"},"content":{"rendered":"<p>Par <strong>Sandra Bornand*<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"lead\">Il \u00e9tait le dernier dans la r\u00e9gion songhay-zarma \u00e0 avoir suivi l\u2019enseignement des griots dans son ensemble, des g\u00e9n\u00e9alogies aux \u00e9pop\u00e9es. Djibo Badj\u00e9 dit \u00ab Dj\u00e9liba \u00bb est mort mardi \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 80 ans. L&rsquo;anthropologue-linguiste suisse Sandra Bornand, qui a travaill\u00e9 avec lui de nombreuses ann\u00e9es, lui rend ici hommage.<\/p>\n<p><strong>Tribune.<\/strong>\u00a0Le 24 avril 2018 s\u2019est \u00e9teint Djibo Badj\u00e9 dit \u00ab\u00a0Dj\u00e9liba\u00a0\u00bb (litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0grand griot\u00a0\u00bb) \u00e0 pr\u00e8s de 80 ans. Il a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 \u00e0 Libor\u00e9 dans son canton d\u2019origine (Niger), l\u00e0 o\u00f9 son p\u00e8re \u2013 lui-m\u00eame grand griot \u2013 a \u00e9t\u00e9 inhum\u00e9. Ce jour-l\u00e0 est mort une \u00ab\u00a0m\u00e8re\u00a0\u00bb et un\u00a0\u00ab\u00a0p\u00e8re\u00a0\u00bb de la parole, pour reprendre les termes de Dj\u00e9liba lorsqu\u2019il d\u00e9finissait\u00a0<a href=\"https:\/\/www.academia.edu\/1500632\/Le_discours_du_griot_g%C3%A9n%C3%A9alogiste_chez_les_Zarma_du_Niger_Paris_Karthala_2005\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.academia.edu\/1500632\/Le_discours_du_griot_g%C3%A9n%C3%A9alogiste_chez_les_Zarma_du_Niger_Paris_Karthala_2005\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">les griots g\u00e9n\u00e9alogistes et historiens songhay-zarma (jasare)<\/a>.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait celui qui se d\u00e9pla\u00e7ait pour raconter des \u00e9pop\u00e9es, des r\u00e9cits accompagn\u00e9s du moolo (luth \u00e0 trois cordes), pour d\u00e9clamer \u00e0 voix haute les g\u00e9n\u00e9alogies des familles princi\u00e8res.\u00a0Je me rappelle de sa pr\u00e9sence et de son regard qui en imposait, de sa voix et de son luth, de ces mari\u00e9s, aussi, qui se mettaient \u00e0 trembler \u00e0 l\u2019\u00e9coute de leur g\u00e9n\u00e9alogie\u2026<\/p>\n<h2>M\u00e9moire et identit\u00e9<\/h2>\n<p>Au moment o\u00f9 s\u2019\u00e9teint un repr\u00e9sentant du groupe des jasare, dont la fonction \u00e9tait justement d\u2019\u00e9noncer des discours m\u00e9moriels, immanquablement empreints d\u2019id\u00e9ologie (comme toute histoire), qui reste-il pour transmettre, \u00ab\u00a0pour ramasser une chose \u00e9gar\u00e9e et la ramener \u00e0 ses propri\u00e9taires\u00a0\u00bb, comme le disait un vieil homme du village de Ndounga apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 l\u2019\u00e9pop\u00e9e de son anc\u00eatre\u00a0? Et un autre de remercier Dj\u00e9liba de l\u2019avoir narr\u00e9e publiquement, d\u2019avoir rappel\u00e9 \u00e0 tout le monde qui ils \u00e9taient et aux auditeurs d\u2019avoir assist\u00e9 \u00e0 la narration.<\/p>\n<p>En remerciant l\u2019auditoire dans son entier, il soulignait l\u2019importance d\u2019\u00eatre racont\u00e9 et d\u2019\u00eatre entendu. Les r\u00e9actions de ces hommes r\u00e9sonnent aujourd\u2019hui comme une all\u00e9gorie sur la m\u00e9moire et l\u2019oubli, le rappel et l\u2019omission. Se posait alors en filigrane la question de l\u2019identit\u00e9\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre quand nous ne sommes plus racont\u00e9\u00a0? Qu\u2019est-ce que notre identit\u00e9 quand on ne conna\u00eet plus notre histoire\u00a0? Qu\u2019est-ce qui nous distingue des autres et nous constitue comme \u00ab\u00a0une\u00a0\u00bb communaut\u00e9\u00a0?<\/p>\n<h2>Un griot conscient des transformations sociales au Niger<\/h2>\n<p>Dj\u00e9liba \u00e9tait n\u00e9 jasare. Il avait h\u00e9rit\u00e9 ce statut de son p\u00e8re. Mais, pour obtenir la reconnaissance par ses pairs et par la communaut\u00e9 enti\u00e8re, il avait suivi un tr\u00e8s long apprentissage, qui n\u2019a actuellement plus cours. C\u2019est autour du feu, aupr\u00e8s de son p\u00e8re qu\u2019il a appris de nombreux g\u00e9n\u00e9alogies et r\u00e9cits d\u2019abord songhay-zarma, puis bambara et peul. Il est ensuite parti \u2013\u00a0un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un chercheur \u2013 en brousse se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u2019autres jasare ou tout simplement de personnes r\u00e9put\u00e9es pour leurs connaissances du pass\u00e9.<\/p>\n<p>Conscient que cela devenait de plus en plus difficile d\u2019\u00eatre jasare dans le monde actuel o\u00f9 une autre forme de savoir avait pris le dessus, il a souhait\u00e9 que ses enfants aillent \u00e0 l\u2019\u00e9cole. En effet, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, il avait de moins en moins sa place dans les c\u00e9r\u00e9monies, les jeunes pr\u00e9f\u00e9rant la musique moderne (qu\u2019elle soit occidentale ou africaine). Il ne s\u2019imposait pas, repartait sans rien demander, avec dans sa t\u00eate tout ce qu\u2019il aurait pu leur raconter s\u2019ils avaient bien voulu \u00e9couter. Puis, fatigu\u00e9, il s\u2019est retir\u00e9.<\/p>\n<p>Comme il avait saisi les enjeux des transformations sociales, il avait tout aussi bien compris ce qui se jouerait \u00e0 sa mort. Ne voulant pas que l\u2019on associe les jasare \u00e0 ceux qui louent ou insultent si on ne les r\u00e9compense pas, qui n\u2019ont pas suivi l\u2019apprentissage aupr\u00e8s d\u2019un ma\u00eetre, qui n\u2019ont pas eu \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter tous les soirs ce qu\u2019ils avaient appris la veille, l\u2019avant-veille etc., il m\u2019a autoris\u00e9e \u2013 apr\u00e8s m\u2019avoir test\u00e9e \u2013\u00a0 \u00e0 le suivre aux c\u00e9r\u00e9monies, dans les visites qu\u2019il rendait aux personnalit\u00e9s, mais aussi \u00e0 enregistrer ses r\u00e9cits.<\/p>\n<p>Avec lui s\u2019\u00e9teint la fine fleur des griots pour deux raisons\u00a0:<\/p>\n<p>1)\u00a0\u00a0 \u00a0Il est jasare, et les jasare sont l\u2019\u00ab\u00a0aristocratie\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0griots\u00a0\u00bb chez les Songhay-Zarma. Il appartenait \u00e0 une cat\u00e9gorie socioprofessionnelle bien pr\u00e9cise (pr\u00e9sente principalement dans la r\u00e9gion sah\u00e9lienne d\u2019Afrique de l\u2019Ouest), celles des artisans du verbe et de la musique\u00a0; un statut qu\u2019il incarnait avec fiert\u00e9 et responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p>2)\u00a0\u00a0 Il est aussi le dernier dans la r\u00e9gion songhay-zarma \u00e0 avoir suivi l\u2019enseignement dans son ensemble\u00a0: des g\u00e9n\u00e9alogies aux \u00e9pop\u00e9es, quand ses pairs s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s aux premi\u00e8res.<\/p>\n<h2>La parole comme lien social<\/h2>\n<p>Ce d\u00e9c\u00e8s et ce qui pr\u00e9c\u00e8de nous invitent ainsi \u00e0 questionner le rapport que les membres d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifique ont avec la \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb et la parole. En effet, les griots g\u00e9n\u00e9alogistes avaient pour fonction de rappeler aux personnes au pouvoir leurs origines et leur histoire.<\/p>\n<p>Conscient du pouvoir de sa parole, Dj\u00e9liba choisissait quoi dire, en signalant au passage qu\u2019il taisait certains \u00e9v\u00e9nements pouvant entra\u00eener des conflits dans la soci\u00e9t\u00e9, comme lorsqu\u2019il disait\u00a0: \u00ab\u00a0Ils ont combattu beaucoup de Zarma, mais cela je ne vous le dirai pas, car quand on pince une ancienne blessure, elle fait plus mal qu\u2019une blessure r\u00e9cente\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Tzvetan Todorov \u00e9crivait que tout ce qui menace la \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0provoque la panique\u00a0\u00bb, soulignant les liens ind\u00e9fectibles entre \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb et identit\u00e9 personnelle. Mais on peut \u00e9tendre cette assertion \u00e0 l\u2019identit\u00e9 sociale, car pour qu\u2019une communaut\u00e9 se pense comme \u00ab\u00a0une\u00a0\u00bb, malgr\u00e9 ses divisions, ses membres \u00ab\u00a0doivent pr\u00e9supposer l\u2019existence d\u2019une m\u00e9moire partag\u00e9e\u00a0\u00bb, comme l\u2019explique Paul Connerton. Les performances rituelles, et parmi celles-ci les narrations, sont alors mises au service de ce que Ric\u0153ur nomme \u00ab\u00a0la cl\u00f4ture identitaire de la communaut\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En suivant le chemin de son p\u00e8re qui lui-m\u00eame avait suivi celui de ses anc\u00eatres, Dj\u00e9liba nous offre un premier bout de r\u00e9ponses\u00a0: la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un enracinement, mais un enracinement qui ne passait pas par l\u2019exclusion. Mais me permettant \u00e0\u00a0<a href=\"http:\/\/llacan.vjf.cnrs.fr\/p_bornand.php\" data-cke-saved-href=\"http:\/\/llacan.vjf.cnrs.fr\/p_bornand.php\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">moi \u2013 chercheure suisse \u2013<\/a>\u00a0de le suivre, en r\u00e9pondant aux sollicitations d\u2019enseignants-chercheurs nig\u00e9riens, en se rendant aussi bien \u00e0 des mariages qu\u2019\u00e0 l\u2019universit\u00e9, au centre franco-nig\u00e9rien ou \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, Dj\u00e9liba montrait que la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019enracinement n\u2019exclut pas l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019autre, que cet autre ait une autre origine ou simplement qu\u2019il pense diff\u00e9remment. Depuis le 24 avril Dj\u00e9liba n\u2019est plus et la parole est orpheline.<\/p>\n<p>\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640\u0640<\/p>\n<p>*Anthropologue linguiste au laboratoire Langage, Langues et Cultures d\u2019Afrique Noire (Llacan &#8211; CNRS), elle a notamment \u00e9crit \u00ab Le discours du griot g\u00e9n\u00e9alogiste chez les Zarma du Niger \u00bb (Karthala, 2005).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Sandra Bornand* &nbsp; Il \u00e9tait le dernier dans la r\u00e9gion songhay-zarma \u00e0 avoir suivi l\u2019enseignement des griots dans son ensemble, des g\u00e9n\u00e9alogies aux \u00e9pop\u00e9es. Djibo Badj\u00e9 dit \u00ab Dj\u00e9liba \u00bb est mort mardi \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 80 ans. L&rsquo;anthropologue-linguiste suisse Sandra Bornand, qui a travaill\u00e9 avec lui de nombreuses ann\u00e9es, lui rend ici hommage. 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