{"id":18868,"date":"2026-09-02T15:59:12","date_gmt":"2026-09-02T15:59:12","guid":{"rendered":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/?p=18868"},"modified":"2026-09-06T09:04:37","modified_gmt":"2026-09-06T09:04:37","slug":"a-loccasion-du-48e-anniversaire-de-sa-disparition-jomo-kenyatta-heritage-et-barricades","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/18868\/a-loccasion-du-48e-anniversaire-de-sa-disparition-jomo-kenyatta-heritage-et-barricades\/","title":{"rendered":"\u00c0 l&rsquo;occasion du 48e anniversaire de sa disparition\u2026 \u00ab Jomo Kenyatta \u00bb : h\u00e9ritage et barricades"},"content":{"rendered":"<p>Le 22 ao\u00fbt 2026 marquera le 48e anniversaire de la mort de Jomo Kenyatta, premier pr\u00e9sident du Kenya et figure majeure des luttes de lib\u00e9ration nationale en Afrique.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s sa disparition, son h\u00e9ritage continue d\u2019alimenter les d\u00e9bats au Kenya comme sur le continent africain. Il ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un chapitre referm\u00e9 de l\u2019histoire. Il constitue plut\u00f4t une exp\u00e9rience fondatrice, dont les effets se ressentent encore dans la structure de l\u2019\u00c9tat, l\u2019exercice du pouvoir, la r\u00e9partition des terres et des richesses, ainsi que dans les relations entre les diff\u00e9rentes composantes de la soci\u00e9t\u00e9 kenyane.<\/p>\n<p>Kenyatta a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 son pays un h\u00e9ritage marqu\u00e9 par la lib\u00e9ration, l\u2019unit\u00e9 nationale, la stabilit\u00e9 et la construction de l\u2019\u00c9tat. Mais son passage au pouvoir a \u00e9galement laiss\u00e9 des probl\u00e8mes politiques, \u00e9conomiques et sociaux qui ont compliqu\u00e9 l\u2019ach\u00e8vement du projet d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Sa principale contribution fut de transformer la lutte anticoloniale en un \u00c9tat ind\u00e9pendant, puis de pr\u00e9server celui-ci dans un contexte africain marqu\u00e9 par les conflits et les coups d\u2019\u00c9tat. Il a \u00e9galement jet\u00e9 les bases d\u2019une \u00e9conomie qui allait devenir, au fil des d\u00e9cennies, l\u2019une des plus importantes d\u2019Afrique de l\u2019Est.<\/p>\n<p>Cette trajectoire s\u2019est toutefois accompagn\u00e9e de lourdes limites : concentration du pouvoir, affaiblissement de l\u2019opposition, d\u00e9veloppement des r\u00e9seaux client\u00e9listes et incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9gler de mani\u00e8re juste et durable les questions fonci\u00e8res et les in\u00e9galit\u00e9s sociales.<\/p>\n<p>Il serait donc r\u00e9ducteur de pr\u00e9senter Jomo Kenyatta uniquement comme un sauveur ou, \u00e0 l\u2019inverse, comme un autocrate. Son exp\u00e9rience politique m\u00eale lib\u00e9ration et conservatisme, construction de l\u2019\u00c9tat et restriction de l\u2019espace politique, croissance \u00e9conomique et enracinement des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces contradictions ne lui sont pas propres. Elles refl\u00e8tent le dilemme auquel fut confront\u00e9e toute une g\u00e9n\u00e9ration de dirigeants africains au lendemain des ind\u00e9pendances : passer de la r\u00e9sistance au colonialisme \u00e0 la gouvernance d\u2019\u00c9tats ayant h\u00e9rit\u00e9 de fronti\u00e8res, d\u2019institutions et de dysfonctionnements impos\u00e9s ou fa\u00e7onn\u00e9s par la p\u00e9riode coloniale.<\/p>\n<p>Elles ne diminuent pas pour autant la stature historique de Kenyatta. Au contraire, elles permettent de mieux comprendre la complexit\u00e9 de la p\u00e9riode durant laquelle il a dirig\u00e9 le Kenya et le foss\u00e9 qui pouvait s\u00e9parer l\u2019accession \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance de la r\u00e9alisation d\u2019une lib\u00e9ration v\u00e9ritablement compl\u00e8te.<\/p>\n<p>Dans cet article :<\/p>\n<ul>\n<li>De l\u2019exil au palais : le symbolisme et les limites de la lib\u00e9ration ;<\/li>\n<li>Harambee et l\u2019h\u00e9ritage de la construction de l\u2019\u00c9tat ;<\/li>\n<li>Unit\u00e9 nationale et dilemme de l\u2019appartenance ;<\/li>\n<li>La question fonci\u00e8re : un r\u00e8glement sans justice ;<\/li>\n<li>Une \u00e9conomie africaine et l\u2019esprit du capitalisme ;<\/li>\n<li>La stabilit\u00e9, mais \u00e0 quel prix ?<\/li>\n<li>Les le\u00e7ons de Jomo Kenyatta : l\u2019h\u00e9ritage de la nation et les barricades du pouvoir.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>De l&rsquo;exil au palais : Symbolisme et limites de la lib\u00e9ration<\/h2>\n<p>Jomo Kenyatta n\u2019est pas apparu soudainement sur la sc\u00e8ne politique au moment de l\u2019ind\u00e9pendance du Kenya. Sa conscience politique et intellectuelle s\u2019est form\u00e9e au fil de nombreuses ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, notamment en Grande-Bretagne. Il y a d\u00e9fendu la cause de son peuple et les droits des Africains face au colonialisme de peuplement.<\/p>\n<p>Son s\u00e9jour en Europe lui a permis de d\u00e9couvrir les grands courants politiques et intellectuels de l\u2019\u00e9poque. Il y a \u00e9galement rencontr\u00e9 des militants anticolonialistes et pris part au mouvement panafricain, qui inscrivait les revendications des peuples africains dans un combat plus large contre la domination coloniale et les discriminations raciales.<\/p>\n<p>En 1945, Kenyatta participe \u00e0 la cinqui\u00e8me Conf\u00e9rence panafricaine, organis\u00e9e \u00e0 Manchester. Il y c\u00f4toie plusieurs figures appel\u00e9es \u00e0 jouer un r\u00f4le majeur dans la lib\u00e9ration du continent, parmi lesquelles Kwame Nkrumah, George Padmore et Hastings Banda.<\/p>\n<p>La conf\u00e9rence marque un tournant dans l\u2019histoire du mouvement africain. Celui-ci ne se limite plus \u00e0 r\u00e9clamer des r\u00e9formes progressives : il affirme d\u00e9sormais clairement le droit des peuples colonis\u00e9s \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance et \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination.<\/p>\n<p>Trois ans plus t\u00f4t, en 1938, Kenyatta avait publi\u00e9 son ouvrage le plus c\u00e9l\u00e8bre, Facing Mount Kenya. Le livre s\u2019appuyait sur son \u00e9tude anthropologique de la soci\u00e9t\u00e9 kikuyu. Il ne s\u2019agissait pas \u00e0 proprement parler d\u2019un manifeste politique, mais l\u2019ouvrage constituait une d\u00e9fense vigoureuse des soci\u00e9t\u00e9s africaines, alors d\u00e9crites par les discours coloniaux comme d\u00e9pourvues d\u2019histoire, de culture et de syst\u00e8me de valeurs.<\/p>\n<p>Kenyatta entendait d\u00e9montrer que les Africains poss\u00e9daient leurs propres institutions et des modes d\u2019organisation coh\u00e9rents dans des domaines aussi essentiels que la terre, la famille, l\u2019autorit\u00e9 et la vie communautaire.<\/p>\n<p>Le livre d\u00e9passait ainsi largement le cadre de l\u2019anthropologie. Sur le plan intellectuel comme politique, il pr\u00e9sentait l\u2019Africain comme un acteur de l\u2019histoire, et non comme un simple objet de domination ou d\u2019\u00e9tude coloniale.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage restait toutefois essentiellement consacr\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 kikuyu. Il ne rendait donc pas pleinement compte de la diversit\u00e9 du Kenya. Cette limite annon\u00e7ait l\u2019un des dilemmes qui allaient marquer la carri\u00e8re de Kenyatta : comment passer de la d\u00e9fense de l\u2019identit\u00e9 de son propre groupe \u00e0 la construction d\u2019une identit\u00e9 nationale capable d\u2019int\u00e9grer des communaut\u00e9s nombreuses, porteuses d\u2019histoires, d\u2019int\u00e9r\u00eats et de pr\u00e9occupations diff\u00e9rentes ?<\/p>\n<p>Kenyatta rentre au Kenya en 1946. L\u2019ann\u00e9e suivante, il prend la t\u00eate de l\u2019Union africaine du Kenya et devient rapidement l\u2019une des principales figures de la lutte pour les droits des Africains et la fin du r\u00e9gime colonial.<\/p>\n<p>En octobre 1952, alors que l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence vient d\u2019\u00eatre proclam\u00e9, les autorit\u00e9s britanniques l\u2019arr\u00eatent. Elles l\u2019accusent de diriger le mouvement arm\u00e9 Mau Mau, engag\u00e9 dans une r\u00e9bellion contre le pouvoir colonial et le syst\u00e8me de colonisation europ\u00e9enne. Le mouvement affrontait aussi des Africains soup\u00e7onn\u00e9s de collaborer avec l\u2019administration coloniale.<\/p>\n<p>Kenyatta n\u2019\u00e9tait pourtant pas le commandant en chef des Mau Mau, contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirmait la propagande britannique. Les autorit\u00e9s le consid\u00e9raient n\u00e9anmoins comme le symbole politique le plus dangereux du nationalisme kenyan.<\/p>\n<p>En 1953, un tribunal colonial le condamne pour avoir dirig\u00e9 le mouvement. Il passe plusieurs ann\u00e9es en prison, avant d\u2019\u00eatre assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence dans une r\u00e9gion isol\u00e9e. Il ne sera d\u00e9finitivement lib\u00e9r\u00e9 qu\u2019en ao\u00fbt 1961.<\/p>\n<p>Mais son arrestation produit l\u2019effet inverse de celui recherch\u00e9 par les autorit\u00e9s coloniales. Elle renforce son prestige et fait de lui un symbole national, autour duquel se rassemblent les aspirations d\u2019une grande partie de la soci\u00e9t\u00e9 kenyane. \u00c0 sa lib\u00e9ration, Kenyatta n\u2019est plus seulement un dirigeant kikuyu ou le chef d\u2019une organisation politique. Pour beaucoup, il incarne d\u00e9sormais le mouvement ind\u00e9pendantiste lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cette popularit\u00e9 lui permet de conduire l\u2019Union nationale africaine du Kenya, la KANU, \u00e0 la victoire lors des \u00e9lections de mai 1963. Il devient ensuite Premier ministre lorsque le Kenya acc\u00e8de \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, le 12 d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>La proclamation de la R\u00e9publique, le 12 d\u00e9cembre 1964, marque une nouvelle \u00e9tape. Kenyatta devient le premier pr\u00e9sident du pays, une fonction qu\u2019il conservera jusqu\u2019\u00e0 sa mort, en 1978.<\/p>\n<p>Il passe ainsi du statut d\u2019opposant au colonialisme \u00e0 celui de b\u00e2tisseur d\u2019un \u00c9tat. \u00c0 la t\u00eate du Kenya ind\u00e9pendant, il doit d\u00e9sormais r\u00e9pondre \u00e0 des exigences souvent difficiles \u00e0 concilier : pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 nationale, favoriser le d\u00e9veloppement, instaurer davantage de justice et garantir la stabilit\u00e9 du pays.<\/p>\n<h2>L\u2019esprit de \u00ab Harambee \u00bb et l\u2019\u00e9dification de la nation<\/h2>\n<p>Jomo Kenyatta a fait du slogan Harambee , un mot swahili qui signifie \u00ab unit\u00e9 \u00bb ou \u00ab collaboration \u00bb, l\u2019un des principes directeurs de son projet de construction nationale. L\u2019objectif \u00e9tait de mobiliser les citoyens et de les associer directement au d\u00e9veloppement du pays.<\/p>\n<p>Le terme n\u2019est pas rest\u00e9 une simple formule politique. Il a donn\u00e9 naissance \u00e0 une v\u00e9ritable pratique sociale, fond\u00e9e sur la mise en commun des contributions et des efforts locaux. Gr\u00e2ce \u00e0 ces initiatives, des communaut\u00e9s ont pu financer la construction d\u2019\u00e9coles, de centres de sant\u00e9, de routes, de r\u00e9seaux d\u2019adduction d\u2019eau et d\u2019autres \u00e9quipements essentiels.<\/p>\n<p>Les projets Harambee ont notamment permis d\u2019am\u00e9liorer l\u2019acc\u00e8s aux services publics dans des r\u00e9gions o\u00f9 l\u2019\u00c9tat ne pouvait pas intervenir assez rapidement. Ils ont aussi contribu\u00e9 \u00e0 diffuser l\u2019id\u00e9e que l\u2019ind\u00e9pendance ne relevait pas de la seule responsabilit\u00e9 du gouvernement. Elle devait \u00eatre construite collectivement, avec la participation des communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans un pays marqu\u00e9 par les fronti\u00e8res h\u00e9rit\u00e9es de la colonisation et par une grande diversit\u00e9 ethnique et linguistique, le slogan a fourni un langage national commun. Il a, au moins en partie, d\u00e9pass\u00e9 les appartenances locales.<\/p>\n<p>Le maintien de l\u2019unit\u00e9 du Kenya constitue d\u2019ailleurs l\u2019un des aspects les plus importants de l\u2019h\u00e9ritage de Kenyatta. La nouvelle nation sortait d\u2019une p\u00e9riode coloniale qui avait souvent accentu\u00e9 les divisions. Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019ind\u00e9pendance, elle a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 des tensions internes et \u00e0 un conflit arm\u00e9 dans le nord-est du pays.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces difficult\u00e9s, le Kenya est rest\u00e9 uni. Il a \u00e9vit\u00e9 de sombrer dans une guerre civile g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ou de voir ses institutions s\u2019effondrer. Les administrations, les \u00e9coles et le syst\u00e8me judiciaire ont continu\u00e9 \u00e0 fonctionner.<\/p>\n<p>Mais Harambee a aussi r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les limites de l\u2019action communautaire lorsqu\u2019elle vient pallier les insuffisances de l\u2019\u00c9tat. Toutes les communaut\u00e9s ne disposaient pas des m\u00eames moyens pour collecter des fonds ou mobiliser des ressources. Les r\u00e9gions les plus riches, souvent proches des \u00e9lites, b\u00e9n\u00e9ficiaient donc d\u2019avantages que les zones pauvres et marginalis\u00e9es ne pouvaient pas toujours obtenir.<\/p>\n<p>Certains projets se sont \u00e9galement int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 des r\u00e9seaux d\u2019influence politique. Les soutenir ou les parrainer pouvait alors devenir une mani\u00e8re d\u2019afficher sa loyaut\u00e9 envers le pouvoir et de s\u2019attirer ses faveurs.<\/p>\n<p>Le mouvement Harambee r\u00e9sume ainsi les deux dimensions de l\u2019exp\u00e9rience de Kenyatta. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il appartient \u00e0 un h\u00e9ritage de solidarit\u00e9, de participation citoyenne et de service public. De l\u2019autre, il a parfois contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9largir l\u2019\u00e9cart entre ceux qui avaient acc\u00e8s aux ressources et ceux qui en \u00e9taient priv\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience kenyane a montr\u00e9 que les initiatives communautaires peuvent accompagner l\u2019action de l\u2019\u00c9tat. Elles ne sauraient toutefois remplacer des politiques publiques capables de garantir une r\u00e9partition \u00e9quitable des services et des opportunit\u00e9s, en fonction des besoins r\u00e9els des populations.<\/p>\n<blockquote><p>Le projet d\u2019unit\u00e9 nationale s\u2019est heurt\u00e9 \u00e0 un probl\u00e8me plus profond : la gestion de la diversit\u00e9 ethnique du pays.<\/p><\/blockquote>\n<p>Kenyatta est parvenu \u00e0 se pr\u00e9senter comme le p\u00e8re de la nation et \u00e0 int\u00e9grer dans son gouvernement des repr\u00e9sentants de plusieurs groupes. Il a \u00e9galement cherch\u00e9 \u00e0 rassurer les minorit\u00e9s et les colons europ\u00e9ens, en affirmant que l\u2019ind\u00e9pendance ne d\u00e9boucherait pas sur une vengeance collective.<\/p>\n<p>Pour lui, la r\u00e9conciliation r\u00e9pondait \u00e0 plusieurs imp\u00e9ratifs. Elle devait prot\u00e9ger l\u2019\u00e9conomie, \u00e9viter le d\u00e9part des travailleurs qualifi\u00e9s et limiter la fuite des capitaux. Elle constituait aussi un moyen de pr\u00e9server la stabilit\u00e9 de la jeune nation.<\/p>\n<p>Dans les faits, le gouvernement s\u2019est progressivement appuy\u00e9 sur une \u00e9lite politique et \u00e9conomique au sein de laquelle les Kikuyus occupaient une place pr\u00e9pond\u00e9rante. C\u2019\u00e9tait notamment le cas du cercle associ\u00e9 \u00e0 Kenyatta \u00e0 Gatundu, dans le centre du Kenya, qui sera plus tard li\u00e9 au groupe de Kiambu.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat n\u2019\u00e9tait pas ferm\u00e9 aux autres communaut\u00e9s. Des responsables politiques issus de diff\u00e9rentes r\u00e9gions occupaient des postes importants. Mais l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019influence et aux ressources demeurait in\u00e9gal. Les relations personnelles et la proximit\u00e9 avec le centre du pouvoir devenaient souvent d\u00e9terminantes dans la distribution des opportunit\u00e9s.<\/p>\n<p>La gestion du pluralisme reposait ainsi davantage sur la cooptation ou la neutralisation des opposants que sur la mise en place d\u2019une v\u00e9ritable comp\u00e9tition politique. Au lieu de faire des partis et des institutions \u00e9lues des espaces de confrontation entre projets de soci\u00e9t\u00e9, le r\u00e9gime a progressivement concentr\u00e9 le pouvoir autour du parti au gouvernement. La stabilit\u00e9 s\u2019est alors trouv\u00e9e de plus en plus associ\u00e9e \u00e0 la limitation de l\u2019opposition organis\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette tension s\u2019est particuli\u00e8rement manifest\u00e9e dans la relation entre Kenyatta et son vice-pr\u00e9sident, Jaramogi Oginga Odinga. Tous deux avaient particip\u00e9 \u00e0 la lutte pour l\u2019ind\u00e9pendance. Odinga avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 l\u2019un des d\u00e9fenseurs les plus d\u00e9termin\u00e9s de la lib\u00e9ration de Kenyatta.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, leurs d\u00e9saccords se sont toutefois multipli\u00e9s. Ils portaient notamment sur la r\u00e9partition des terres et des richesses, le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat dans l\u2019\u00e9conomie et la position du Kenya dans le contexte de la guerre froide.<\/p>\n<p>Odinga d\u00e9missionne en 1966 et fonde l\u2019Union populaire k\u00e9nyane. Le pays entre alors dans une p\u00e9riode de forte polarisation politique, au cours de laquelle les divergences id\u00e9ologiques se m\u00ealent de plus en plus aux appartenances ethniques.<\/p>\n<p>En 1969, les autorit\u00e9s interdisent le parti et arr\u00eatent plusieurs de ses dirigeants, dont Odinga. \u00c0 partir de cette date, le Kenya fonctionne de facto comme un \u00c9tat \u00e0 parti unique, m\u00eame si cette situation ne sera officialis\u00e9e qu\u2019en 1982, sous la pr\u00e9sidence de Daniel arap Moi.<\/p>\n<p>Ces \u00e9v\u00e9nements constituent l\u2019un des principaux legs probl\u00e9matiques de l\u2019\u00e8re Kenyatta. Le pluralisme politique a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme une menace pour l\u2019unit\u00e9 nationale, alors qu\u2019il aurait pu servir de m\u00e9canisme pour g\u00e9rer les d\u00e9saccords de mani\u00e8re pacifique.<\/p>\n<p>Par ailleurs, le rapprochement entre comp\u00e9tition politique et appartenances ethniques a transform\u00e9 la lutte pour le pouvoir et les ressources en une rivalit\u00e9 entre groupes. Ce dilemme continue de peser sur la vie politique kenyane, bien apr\u00e8s la mort de Jomo Kenyatta.<\/p>\n<h2>La question fonci\u00e8re : un r\u00e8glement sans justice<\/h2>\n<p>La terre \u00e9tait au c\u0153ur de la lutte anticoloniale au Kenya. L\u2019administration britannique et les colons europ\u00e9ens s\u2019\u00e9taient empar\u00e9s de vastes \u00e9tendues parmi les plus fertiles du pays, notamment dans les hauts plateaux. Des communaut\u00e9s africaines avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9es, tandis que d\u2019autres ne pouvaient plus acc\u00e9der librement \u00e0 leurs terres.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte que s\u2019inscrivait le soul\u00e8vement des Mau Mau. Le mouvement revendiquait \u00e0 la fois la libert\u00e9, la restitution des terres et la fin des privil\u00e8ges accord\u00e9s aux colons.<\/p>\n<p>Beaucoup de Kenyans esp\u00e9raient donc que l\u2019ind\u00e9pendance ouvrirait la voie \u00e0 une redistribution fonci\u00e8re et \u00e0 une forme de justice historique. Le gouvernement de Jomo Kenyatta a toutefois privil\u00e9gi\u00e9 une solution prudente. Il a choisi de racheter les terres aux colons dispos\u00e9s \u00e0 vendre, gr\u00e2ce \u00e0 des financements et \u00e0 des programmes de cr\u00e9dit britanniques, avant de les transf\u00e9rer \u00e0 des Africains dans le cadre de projets de colonisation agricole.<\/p>\n<p>Cette politique pr\u00e9sentait des avantages concrets. Elle a permis de transf\u00e9rer d\u2019importantes superficies aux nouveaux propri\u00e9taires kenyans, tout en maintenant la production agricole. Elle a aussi rassur\u00e9 les colons, \u00e9vit\u00e9 une confrontation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et contribu\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server la stabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de l\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n<p>Certains petits exploitants ont ainsi pu acc\u00e9der \u00e0 de nouvelles terres et d\u00e9velopper leur activit\u00e9. Mais le dispositif \u00e9tait loin de profiter \u00e0 tout le monde. Les \u00e9lites politiques et \u00e9conomiques, mieux plac\u00e9es pour obtenir des pr\u00eats, ont souvent pu acqu\u00e9rir de vastes domaines. \u00c0 l\u2019inverse, de nombreux paysans, ouvriers agricoles et familles li\u00e9es \u00e0 la lutte de lib\u00e9ration sont rest\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cart des programmes.<\/p>\n<p>Dans les faits, une partie des terres est donc pass\u00e9e d\u2019une \u00e9lite coloniale \u00e0 une \u00e9lite africaine \u00e9mergente, sans que les in\u00e9galit\u00e9s du syst\u00e8me foncier soient v\u00e9ritablement d\u00e9mantel\u00e9es.<\/p>\n<p>La r\u00e9conciliation avec les colons a contribu\u00e9 \u00e0 la stabilit\u00e9 du pays, mais elle s\u2019est faite au d\u00e9triment d\u2019une justice sociale plus ambitieuse. Faute d\u2019une politique globale de redistribution, des r\u00e9gions comme la vall\u00e9e du Rift ont continu\u00e9 de porter les traces des d\u00e9placements de population et de revendications historiques concurrentes.<\/p>\n<p>La question fonci\u00e8re est ensuite devenue un instrument de mobilisation politique et l\u2019un des ressorts des conflits entre communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle r\u00e9sume, \u00e0 elle seule, le dilemme de Kenyatta. Le pr\u00e9sident a choisi de construire la nation par le compromis et la continuit\u00e9 plut\u00f4t que par une transformation radicale. Cette strat\u00e9gie a favoris\u00e9 la stabilit\u00e9 \u00e0 court et moyen terme, mais elle a aussi repouss\u00e9 la r\u00e9solution de griefs profond\u00e9ment enracin\u00e9s, transmis aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage foncier de Kenyatta appara\u00eet donc double. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a eu un transfert r\u00e9el de la propri\u00e9t\u00e9 aux Africains. De l\u2019autre, la r\u00e9partition in\u00e9gale des terres et les contestations sur leur l\u00e9gitimit\u00e9 restent des probl\u00e8mes persistants.<\/p>\n<h2>Une \u00e9conomie africaine et un esprit capitaliste<\/h2>\n<p>Sur le plan \u00e9conomique, Kenyatta a adopt\u00e9 une orientation capitaliste ouverte sur l\u2019Occident. Son gouvernement a pr\u00e9serv\u00e9 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, encourag\u00e9 les investissements \u00e9trangers et soutenu le d\u00e9veloppement de l\u2019agriculture et du commerce.<\/p>\n<p>Il a parall\u00e8lement engag\u00e9 une politique d\u2019africanisation de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019administration. L\u2019objectif \u00e9tait d\u2019accro\u00eetre la pr\u00e9sence des Kenyans dans les emplois, les institutions et les activit\u00e9s commerciales jusque-l\u00e0 domin\u00e9s par les Europ\u00e9ens et les Asiatiques pendant la p\u00e9riode coloniale.<\/p>\n<p>Durant son mandat, l\u2019\u00e9conomie kenyane a connu une croissance remarquable \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Afrique de l\u2019\u00e9poque. L\u2019agriculture, l\u2019industrie manufacturi\u00e8re, le tourisme et les services ont progress\u00e9. Le pays a profit\u00e9 de sa position g\u00e9ographique, du maintien d\u2019une partie de ses structures administratives et \u00e9conomiques, ainsi que de ses liens avec les march\u00e9s occidentaux.<\/p>\n<p>Cette dynamique a contribu\u00e9 \u00e0 faire de Nairobi un centre \u00e9conomique et financier majeur en Afrique de l\u2019Est.<\/p>\n<p>La performance est importante dans le bilan de Kenyatta. Apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, le Kenya n\u2019a connu ni effondrement \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 ni vague de nationalisations susceptible de d\u00e9sorganiser la production et de d\u00e9courager l\u2019investissement. L\u2019\u00c9tat a r\u00e9ussi \u00e0 instaurer un climat suffisamment stable pour attirer les capitaux et soutenir les activit\u00e9s agricoles et commerciales.<\/p>\n<p>Mais les fruits de cette croissance n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9partis \u00e9quitablement, ni entre les r\u00e9gions ni entre les groupes sociaux. Les villes, les zones agricoles les plus d\u00e9velopp\u00e9es et les \u00e9lites b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 la terre, au capital et au pouvoir ont \u00e9t\u00e9 les premiers b\u00e9n\u00e9ficiaires. De vastes r\u00e9gions et une partie importante de la population sont, elles, rest\u00e9es en marge.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9conomie a par ailleurs conserv\u00e9 plusieurs caract\u00e9ristiques h\u00e9rit\u00e9es de la p\u00e9riode coloniale. Le pays restait d\u00e9pendant des exportations agricoles et de certaines mati\u00e8res premi\u00e8res, tout en important une grande partie de ses biens manufactur\u00e9s.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement \u00e9conomique s\u2019est aussi accompagn\u00e9 de l\u2019ascension d\u2019une classe d\u2019hommes d\u2019affaires et de hauts fonctionnaires proches du pouvoir. L\u2019influence politique permettait d\u2019obtenir plus facilement des terres, des licences, des contrats ou des cr\u00e9dits. La formation d\u2019une classe capitaliste nationale s\u2019est ainsi m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019installation de r\u00e9seaux de client\u00e9lisme.<\/p>\n<p>Cela n\u2019efface pas la croissance r\u00e9alis\u00e9e sous Kenyatta. Mais cette trajectoire rappelle qu\u2019un taux de croissance \u00e9lev\u00e9 ne suffit pas, \u00e0 lui seul, \u00e0 mesurer le succ\u00e8s d\u2019une exp\u00e9rience nationale.<\/p>\n<p>La croissance devient un h\u00e9ritage durable lorsqu\u2019elle \u00e9largit la base productive, cr\u00e9e des possibilit\u00e9s pour le plus grand nombre et am\u00e9liore concr\u00e8tement les conditions de vie. Elle peut, au contraire, devenir une source de frustration lorsque ses b\u00e9n\u00e9fices se concentrent entre quelques mains et que la proximit\u00e9 avec le pouvoir devient le principal moyen de s\u2019enrichir.<\/p>\n<h2>\u00a0Stabilit\u00e9 \u00e0 tout prix<\/h2>\n<p>Jomo Kenyatta se pr\u00e9sentait comme le \u00ab p\u00e8re de la nation \u00bb, un garant de l\u2019unit\u00e9 nationale s\u2019appuyant sur son statut historique et le symbolisme de la lutte pour l\u2019ind\u00e9pendance.\u00a0 Cette posture lui a permis de prendre des d\u00e9cisions difficiles et de contenir de nombreux conflits, mais elle a aussi favoris\u00e9 une concentration du pouvoir pr\u00e9sidentiel au d\u00e9triment des institutions<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime a syst\u00e9matiquement cherch\u00e9 \u00e0 concentrer l\u2019autorit\u00e9 au niveau du gouvernement central et \u00e0 affaiblir les autonomies r\u00e9gionales, partant du principe que la centralisation \u00e9tait indispensable pour pr\u00e9venir les divisions ethniques et acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9veloppement. Avec le temps, le parti au pouvoir, la Kenya African National Union (KANU), est devenu davantage une organisation f\u00e9d\u00e9ratrice pour l\u2019\u00e9lite qu\u2019un parti dot\u00e9 d\u2019un programme clair.\u00a0 La comp\u00e9tition politique s\u2019est alors d\u00e9plac\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du parti, l\u2019espace laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019opposition \u00e9tant r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019interdiction de l\u2019Union populaire du Kenya (KPU) en 1969, la KANU a domin\u00e9 sans partage la vie politique.\u00a0 Les \u00e9lections ont continu\u00e9 d\u2019avoir lieu, mais elles n\u2019ont pas instaur\u00e9 une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie multipartite.\u00a0 Des lois d\u2019arrestation et des mesures de s\u00e9curit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es contre certaines figures de l\u2019opposition, des \u00e9crivains et des militants.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e8re Kenyatta a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par les assassinats de personnalit\u00e9s politiques de premier plan, comme Tom Mboya en 1969 et Josiah Mwangi Kariuki en 1975.\u00a0 Mboya, ministre du Plan et du D\u00e9veloppement \u00e9conomique, a \u00e9t\u00e9 abattu le 5 juillet 1969 \u00e0 Nairobi, un meurtre qui a choqu\u00e9 la nation et exacerb\u00e9 les tensions entre les communaut\u00e9s kikuyu et luo.\u00a0 Kariuki, d\u00e9put\u00e9 populaire et critique virulent de la corruption, a disparu le 2 mars 1975 avant que son corps ne soit retrouv\u00e9 dans les collines de Ngong, mutil\u00e9.<\/p>\n<p>Bien que les preuves disponibles n\u2019aient pas \u00e9tabli la responsabilit\u00e9 personnelle de Kenyatta dans ces crimes, les circonstances qui les ont entour\u00e9s et la mani\u00e8re dont les autorit\u00e9s les ont g\u00e9r\u00e9s ont aliment\u00e9 la suspicion et \u00e9rod\u00e9 la confiance du public.\u00a0 Une commission parlementaire a m\u00eame conclu que des membres seniors des services de s\u00e9curit\u00e9, proches du pr\u00e9sident, \u00e9taient responsables du meurtre de Kariuki, mais Kenyatta a rejet\u00e9 le rapport et aucune poursuite n\u2019a suivi.<\/p>\n<p>Ces pratiques ont ancr\u00e9 un mod\u00e8le politique fond\u00e9 sur un homme fort, un parti dominant et des r\u00e9seaux de loyaut\u00e9.\u00a0 Ce mod\u00e8le s\u2019est amplifi\u00e9 sous son successeur, Daniel Arap Moi, soulignant que des institutions con\u00e7ues pour servir un dirigeant fort peuvent, apr\u00e8s son d\u00e9part, devenir des instruments entre les mains de son successeur.<\/p>\n<p>Il ne faut toutefois pas oublier que le Kenya a maintenu une continuit\u00e9 constitutionnelle et civile sous Kenyatta.\u00a0 Aucun coup d\u2019\u00c9tat militaire n\u2019a eu lieu durant sa pr\u00e9sidence, et le pouvoir a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 son vice-pr\u00e9sident, Daniel Arap Moi, apr\u00e8s sa mort, conform\u00e9ment aux proc\u00e9dures constitutionnelles.\u00a0 Ce fut un \u00e9l\u00e9ment important de l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019\u00c9tat, mais cela n\u2019a pas lev\u00e9 l\u2019obstacle de la personnalisation qui limitait le d\u00e9veloppement du pluralisme et de la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019occasion du 48e anniversaire de sa mort, l\u2019int\u00e9r\u00eat de revisiter l\u2019h\u00e9ritage de Kenyatta ne r\u00e9side pas dans la glorification ou la condamnation du pass\u00e9, mais dans la distinction entre un h\u00e9ritage sur lequel il convient de s\u2019appuyer et les obstacles qu\u2019il faut surmonter.<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de Kenyatta r\u00e9v\u00e8le que la stabilit\u00e9 n\u2019est pas l\u2019antith\u00e8se de la libert\u00e9, mais que la lier \u00e0 l\u2019affaiblissement des institutions d\u2019opposition la rend illusoire.\u00a0 Un \u00c9tat qui s\u2019appuie sur le prestige de son fondateur peut para\u00eetre fort de son vivant, mais sa v\u00e9ritable force r\u00e9side dans des institutions capables de fonctionner apr\u00e8s sa disparition et de permettre la dissidence sans qu\u2019elle ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en une lutte pour la survie de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<h2>Les le\u00e7ons de Jomo Kenyatta : l\u2019h\u00e9ritage de la nation et les barri\u00e8res du pouvoir<\/h2>\n<p>L\u2019influence de Jomo Kenyatta se lit encore dans le Kenya d\u2019aujourd\u2019hui. Le pays reste l\u2019une des \u00e9conomies les plus importantes et les plus diversifi\u00e9es d\u2019Afrique de l\u2019Est, et ses institutions \u00e9tatiques ont gard\u00e9 une coh\u00e9rence que beaucoup de nations postcoloniales africaines n\u2019ont pas eue.\u00a0 Depuis le r\u00e9tablissement du multipartisme fin 1991, les premi\u00e8res \u00e9lections pluralistes de 1992 et l\u2019adoption de la Constitution de 2010, le Kenya a d\u00e9velopp\u00e9 des m\u00e9canismes plus avanc\u00e9s de contr\u00f4le judiciaire, de d\u00e9centralisation et de partage du pouvoir.<\/p>\n<p>C\u2019est cet h\u00e9ritage que m\u00e9rite la p\u00e9riode fondatrice : un \u00c9tat unifi\u00e9, une \u00e9conomie aux fondements propices \u00e0 la croissance, une administration qui a su maintenir une certaine continuit\u00e9 et une identit\u00e9 nationale qui a perdur\u00e9 malgr\u00e9 la diversit\u00e9 et les divisions. Ces r\u00e9alisations ne sont peut-\u00eatre pas parfaites, mais elles ont \u00e9t\u00e9 significatives dans un contexte africain souvent turbulent.<\/p>\n<p>Pourtant, les barri\u00e8res \u00e9rig\u00e9es durant cette m\u00eame p\u00e9riode n\u2019ont pas disparu. Les disparit\u00e9s sociales et r\u00e9gionales demeurent consid\u00e9rables, la terre reste une source de conflits fonciers et les appartenances ethniques continuent de fa\u00e7onner les alliances \u00e9lectorales. Le rapport entre pouvoir et richesse reste conflictuel, notamment en raison de la pr\u00e9sence persistante des familles et des r\u00e9seaux politiques historiques dans la sph\u00e8re publique.<\/p>\n<p>Kenyatta \u00e9tait un produit de son \u00e9poque, marqu\u00e9e par les pressions du colonialisme, les d\u00e9fis de l\u2019ind\u00e9pendance et les craintes de d\u00e9sint\u00e9gration de l\u2019\u00c9tat.\u00a0 Il a r\u00e9ussi \u00e0 mener la transition vers la souverainet\u00e9 nationale, \u00e0 pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 du pays et \u00e0 jeter les bases d\u2019une croissance \u00e9conomique significative.\u00a0 Cependant, il a eu moins de succ\u00e8s dans le d\u00e9mant\u00e8lement de l\u2019h\u00e9ritage foncier colonial, la construction d\u2019un syst\u00e8me politique pluraliste et la pr\u00e9vention de la concentration du pouvoir entre les mains d\u2019une \u00e9lite au sein de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Porter un jugement sur son exp\u00e9rience est loin d\u2019\u00eatre simple. Il n\u2019\u00e9tait ni un h\u00e9ros infaillible ni un autocrate dont les actions occultent son r\u00f4le dans la lib\u00e9ration.\u00a0 C\u2019\u00e9tait un dirigeant fondateur qui a su allier vision et pragmatisme, r\u00e9conciliation et conservatisme, capacit\u00e9 d\u2019unifier le pays et tendance \u00e0 la concentration du pouvoir.\u00a0 Certaines de ses d\u00e9cisions \u00e9taient compr\u00e9hensibles dans le contexte de la crainte d\u2019un effondrement de l\u2019\u00c9tat, mais elles ont \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 des probl\u00e8mes qui ont persist\u00e9 longtemps apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<h2>Au-del\u00e0 du Kenya : les le\u00e7ons universelles de l\u2019\u00e8re Kenyatta<\/h2>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de Jomo Kenyatta offre des enseignements qui d\u00e9passent les fronti\u00e8res du Kenya. Un leadership symbolique peut s\u2019av\u00e9rer n\u00e9cessaire lors des phases de lib\u00e9ration et d\u2019\u00e9tablissement d\u2019un \u00c9tat, mais il ne saurait se substituer aux institutions.\u00a0 La stabilit\u00e9 est une r\u00e9alisation importante, mais elle perd tout son sens si elle sert de pr\u00e9texte \u00e0 l\u2019exclusion.\u00a0 La croissance \u00e9conomique est essentielle, mais elle ne suffit pas \u00e0 elle seule \u00e0 b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 coh\u00e9sive si elle ne s\u2019accompagne pas d\u2019une juste r\u00e9partition des opportunit\u00e9s et des ressources.\u00a0 La r\u00e9conciliation avec le pass\u00e9 peut prot\u00e9ger l\u2019\u00c9tat de la vengeance et du chaos, mais elle masque la perp\u00e9tuation des griefs si elle n\u2019est pas accompagn\u00e9e de v\u00e9ritables r\u00e9formes.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019occasion du quarante-huiti\u00e8me anniversaire de sa mort, l\u2019int\u00e9r\u00eat de revisiter l\u2019exp\u00e9rience de Kenyatta ne r\u00e9side pas dans la glorification ou la condamnation du pass\u00e9, mais dans la distinction entre un h\u00e9ritage sur lequel il convient de s\u2019appuyer et les obstacles qu\u2019il est imp\u00e9ratif de surmonter.\u00a0 Son h\u00e9ritage se compose de l\u2019ind\u00e9pendance, de la pr\u00e9servation de l\u2019unit\u00e9 nationale, de la construction de la nation et du d\u00e9veloppement du potentiel \u00e9conomique.\u00a0 Parmi les obstacles figurent la centralisation du pouvoir, la faiblesse de la responsabilit\u00e9, l\u2019imbrication de l\u2019influence politique et de la richesse, ainsi que la persistance des revendications fonci\u00e8res et des in\u00e9galit\u00e9s sociales.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la question n\u2019est plus de savoir si Kenyatta \u00e9tait un h\u00e9ros ou un dirigeant controvers\u00e9, mais plut\u00f4t comment le Kenya et l\u2019Afrique peuvent pr\u00e9server les acquis de la g\u00e9n\u00e9ration de la lib\u00e9ration sans rester prisonniers des limites de son exp\u00e9rience.\u00a0 Kenyatta a certes offert \u00e0 son pays un \u00c9tat ind\u00e9pendant, mais il n\u2019a pas apport\u00e9 de r\u00e9ponses d\u00e9finitives aux questions de justice, de pouvoir, de terre et d\u2019identit\u00e9.\u00a0 Il ne s\u2019agit pas tant de condamner son exp\u00e9rience que de constater que la construction nationale est un processus continu qui ne peut \u00eatre achev\u00e9 par un seul dirigeant ou une seule g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Entre h\u00e9ritage et obstacles, l\u2019exp\u00e9rience de Kenyatta demeure ouverte \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation. L\u2019ind\u00e9pendance a \u00e9t\u00e9 conquise, mais la lib\u00e9ration est rest\u00e9e un projet inachev\u00e9 ; l\u2019\u00c9tat a \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti, mais l\u2019\u00e9tablissement de la citoyennet\u00e9, de la libert\u00e9 et de la responsabilit\u00e9 est rest\u00e9 la t\u00e2che des g\u00e9n\u00e9rations suivantes.\u00a0 Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 le sens profond de sa m\u00e9moire : que l\u2019Afrique pr\u00e9serve l\u2019h\u00e9ritage de ses fondateurs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 22 ao\u00fbt 2026 marquera le 48e anniversaire de la mort de Jomo Kenyatta, premier pr\u00e9sident du Kenya et figure majeure des luttes de lib\u00e9ration nationale en Afrique. Pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s sa disparition, son h\u00e9ritage continue d\u2019alimenter les d\u00e9bats au Kenya comme sur le continent africain. 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