{"id":16715,"date":"2025-10-26T13:48:08","date_gmt":"2025-10-26T13:48:08","guid":{"rendered":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/?p=16715"},"modified":"2025-11-04T13:53:55","modified_gmt":"2025-11-04T13:53:55","slug":"elections-sans-alternance-le-cameroun-et-lillusion-democratique-en-afrique-centrale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/16715\/elections-sans-alternance-le-cameroun-et-lillusion-democratique-en-afrique-centrale\/","title":{"rendered":"\u00c9lections sans alternance : le Cameroun et l\u2019illusion d\u00e9mocratique en Afrique centrale"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle camerounaise de 2025 a mis en lumi\u00e8re un paradoxe ancien au c\u0153ur de la politique en Afrique centrale : le rituel du vote sans la r\u00e9alit\u00e9 du choix. Lorsque le pr\u00e9sident Paul Biya, \u00e2g\u00e9 de 92 ans, a remport\u00e9 un nouveau mandat apr\u00e8s plus de quatre d\u00e9cennies de pouvoir ininterrompu, personne n\u2019a \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement surpris.<\/p>\n<p>Le scrutin n\u2019a pas constitu\u00e9 une comp\u00e9tition, mais plut\u00f4t une confirmation : celle d\u2019un syst\u00e8me soigneusement orchestr\u00e9 o\u00f9 l\u2019incumbence et l\u2019autorit\u00e9 se confondent. Ce qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 \u00e0 Yaound\u00e9 le 12 octobre ne rel\u00e8ve pas uniquement du cas camerounais ; il s\u2019agit du reflet d\u2019une r\u00e9gion enti\u00e8re o\u00f9 le pouvoir change rarement, sinon jamais, par les urnes.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re le langage de la d\u00e9mocratie se cache une architecture sophistiqu\u00e9e du contr\u00f4le. Les commissions \u00e9lectorales, telle qu\u2019ELECAM, tout comme les cours constitutionnelles, ne jouent plus le r\u00f4le d\u2019arbitres neutres ; elles sont devenues les instruments d\u2019un \u00e9quilibre destin\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server les int\u00e9r\u00eats des dirigeants en place. Dans les pays voisins \u2014 le Tchad, le Gabon et le Congo-Brazzaville \u2014 le m\u00eame mod\u00e8le de pluralisme encadr\u00e9 et de comp\u00e9tition restreinte perdure, produisant une stabilit\u00e9 apparente d\u00e9pourvue de l\u00e9gitimit\u00e9 r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, le silence de la communaut\u00e9 internationale et la r\u00e9ticence de l\u2019Union africaine \u00e0 appliquer sa propre Charte africaine de la d\u00e9mocratie, des \u00e9lections et de la gouvernance contribuent \u00e0 renforcer ce cycle d\u2019impunit\u00e9.<\/p>\n<p>Cet article examine deux dimensions interd\u00e9pendantes de cette crise de l\u00e9gitimit\u00e9. La premi\u00e8re analyse la mani\u00e8re dont les m\u00e9canismes institutionnels sont con\u00e7us pour assurer la continuit\u00e9 autoritaire sous le vernis de la proc\u00e9dure d\u00e9mocratique. La seconde interroge la complicit\u00e9 r\u00e9gionale et internationale qui normalise ces mod\u00e8les de gouvernance, mettant en doute la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l\u2019engagement collectif de l\u2019Afrique en faveur des principes d\u00e9mocratiques.<\/p>\n<h2>L\u2019ing\u00e9nierie institutionnelle : la d\u00e9mocratie sous contr\u00f4le<\/h2>\n<p>Depuis la cr\u00e9ation d\u2019ELECAM en 2006, le Cameroun s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 comme une d\u00e9mocratie dot\u00e9e d\u2019institutions \u00e9lectorales modernes. Pourtant, derri\u00e8re cette fa\u00e7ade institutionnelle, le contr\u00f4le politique demeure total. Le mode de nomination des membres d\u2019ELECAM \u2014 d\u00e9sign\u00e9s directement par le pr\u00e9sident \u2014 en fait un organe d\u00e9pendant du pouvoir ex\u00e9cutif. Ce biais structurel permet au r\u00e9gime de conserver la ma\u00eetrise du calendrier, de la logistique et du d\u00e9pouillement \u00e9lectoral, transformant ainsi l\u2019ar\u00e8ne \u00e9lectorale en un instrument de l\u00e9gitimation, non de comp\u00e9tition.<\/p>\n<p>Les cours constitutionnelles jouent un r\u00f4le tout aussi d\u00e9terminant dans cette m\u00e9canique du statu quo. Cens\u00e9es garantir la r\u00e9gularit\u00e9 des \u00e9lections et la conformit\u00e9 constitutionnelle, elles deviennent souvent le dernier rempart d\u2019un pouvoir refusant l\u2019alternance. Au Cameroun comme au Congo-Brazzaville, ces juridictions valident syst\u00e9matiquement les r\u00e9sultats contest\u00e9s, rejetant les recours de l\u2019opposition pour \u00ab insuffisance de preuves \u00bb, m\u00eame lorsque les irr\u00e9gularit\u00e9s sont manifestes. Cette judiciarisation s\u00e9lective du processus \u00e9lectoral illustre une strat\u00e9gie de contr\u00f4le fond\u00e9e sur la l\u00e9galit\u00e9 apparente, o\u00f9 la forme d\u00e9mocratique supplante le fond d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Ce dispositif institutionnel s\u2019appuie \u00e9galement sur la fragmentation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du paysage politique. L\u2019enregistrement de multiples partis, souvent satellites du parti au pouvoir, entretient une illusion de pluralisme tout en diluant les forces d\u2019opposition cr\u00e9dibles. Dans un tel environnement, la comp\u00e9tition \u00e9lectorale n\u2019est pas supprim\u00e9e, mais domestiqu\u00e9e : elle sert \u00e0 renforcer le centre de pouvoir plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 le contester.<\/p>\n<p>Enfin, l\u2019acc\u00e8s in\u00e9gal aux ressources m\u00e9diatiques et financi\u00e8res ach\u00e8ve de verrouiller l\u2019espace politique. Les m\u00e9dias publics demeurent sous contr\u00f4le gouvernemental, tandis que les voix critiques subissent intimidations, restrictions ou suspensions administratives. L\u2019\u00e9lecteur camerounais, inform\u00e9 \u00e0 travers des canaux filtr\u00e9s, participe \u00e0 un processus dont l\u2019issue est d\u00e9j\u00e0 connue. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, que les politologues qualifient de \u00ab d\u00e9mocratie administr\u00e9e \u00bb, illustre la transformation des institutions en outils de stabilisation autoritaire.<\/p>\n<h2>La complicit\u00e9 r\u00e9gionale et internationale : la normalisation du statu quo<\/h2>\n<p>La crise de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9lectorale au Cameroun ne saurait \u00eatre comprise sans son environnement r\u00e9gional. Dans le bassin du Congo et au Sahel, la permanence des r\u00e9gimes constitue la norme plut\u00f4t que l\u2019exception. Au Tchad, la succession dynastique de Mahamat Idriss D\u00e9by a consacr\u00e9 la continuit\u00e9 d\u2019un pouvoir militaro-politique pr\u00e9sent\u00e9 comme un gage de stabilit\u00e9. Au Gabon, malgr\u00e9 la chute d\u2019Ali Bongo en 2023, le retour rapide \u00e0 un r\u00e9gime de transition contr\u00f4l\u00e9 par les \u00e9lites militaires a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la r\u00e9silience des structures de domination. Ces mod\u00e8les convergent vers un m\u00eame objectif : pr\u00e9server les \u00e9quilibres internes et les int\u00e9r\u00eats externes au d\u00e9triment d\u2019une v\u00e9ritable alternance d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>L\u2019attitude de la communaut\u00e9 internationale renforce cette inertie. Les partenaires occidentaux \u2014 Union europ\u00e9enne, \u00c9tats-Unis, France \u2014 oscillent entre d\u00e9nonciations symboliques et pragmatisme diplomatique. La stabilit\u00e9, la coop\u00e9ration s\u00e9curitaire et la continuit\u00e9 des contrats \u00e9conomiques priment souvent sur les exigences de gouvernance d\u00e9mocratique. Ce \u00ab r\u00e9alisme politique \u00bb traduit une hi\u00e9rarchie implicite des valeurs o\u00f9 la d\u00e9mocratie devient n\u00e9gociable lorsque les int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques sont en jeu.<\/p>\n<p>L\u2019Union africaine, pour sa part, reste en retrait. Malgr\u00e9 l\u2019adoption de la Charte africaine de la d\u00e9mocratie, des \u00e9lections et de la gouvernance, son application demeure faible et s\u00e9lective. Aucun m\u00e9canisme coercitif n\u2019a \u00e9t\u00e9 activ\u00e9 pour sanctionner les violations flagrantes de cette charte, qu\u2019il s\u2019agisse de la manipulation des constitutions, des fraudes \u00e9lectorales ou des successions h\u00e9r\u00e9ditaires. Ce silence institutionnel fragilise la cr\u00e9dibilit\u00e9 de l\u2019Union africaine et nourrit un sentiment de d\u00e9sillusion parmi les citoyens du continent.<\/p>\n<p>Enfin, la soci\u00e9t\u00e9 civile r\u00e9gionale se heurte \u00e0 un double obstacle : la r\u00e9pression interne et le d\u00e9sint\u00e9r\u00eat externe. Les initiatives transnationales de surveillance \u00e9lectorale manquent de financement et d\u2019appui politique, tandis que les r\u00e9gimes autoritaires perfectionnent leurs strat\u00e9gies de contr\u00f4le num\u00e9rique et de d\u00e9sinformation. Dans ce contexte, le Cameroun n\u2019est pas une exception, mais un sympt\u00f4me d\u2019un mal plus profond : celui d\u2019une Afrique centrale o\u00f9 la d\u00e9mocratie se joue sans v\u00e9ritables \u00e9lecteurs et o\u00f9 la souverainet\u00e9 populaire demeure un id\u00e9al ajourn\u00e9.<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle camerounaise de 2025 n\u2019a pas seulement confirm\u00e9 la long\u00e9vit\u00e9 politique d\u2019un homme ; elle a mis en lumi\u00e8re la persistance d\u2019un syst\u00e8me r\u00e9gional fond\u00e9 sur la continuit\u00e9 sans alternance. En transformant les institutions \u00e9lectorales en instruments de gestion du pouvoir plut\u00f4t qu\u2019en garantes de la souverainet\u00e9 populaire, les r\u00e9gimes d\u2019Afrique centrale ont vid\u00e9 la d\u00e9mocratie de son contenu tout en pr\u00e9servant ses apparences. Le vote devient un rituel administratif o\u00f9 la participation remplace la v\u00e9ritable repr\u00e9sentation, et o\u00f9 la stabilit\u00e9 proclam\u00e9e masque une \u00e9rosion silencieuse de la confiance citoyenne.<\/p>\n<p>Cette crise de l\u00e9gitimit\u00e9 ne rel\u00e8ve pas du hasard : elle s\u2019inscrit dans une architecture de complaisance r\u00e9gionale et internationale. Tant que la communaut\u00e9 africaine et ses partenaires ext\u00e9rieurs pr\u00e9f\u00e9reront le confort du statu quo \u00e0 l\u2019exigence du changement, les \u00e9lections continueront d\u2019\u00eatre un th\u00e9\u00e2tre politique sans surprise. L\u2019Union africaine, en particulier, doit redonner un sens \u00e0 la Charte de la d\u00e9mocratie qu\u2019elle a elle-m\u00eame adopt\u00e9e, sous peine de voir son autorit\u00e9 morale s\u2019effriter davantage.<\/p>\n<p>Pour le Cameroun et ses voisins, le d\u00e9fi n\u2019est plus de multiplier les scrutins, mais de redonner au vote sa valeur fondatrice : celle d\u2019un choix r\u00e9el, libre et responsable. Car une d\u00e9mocratie priv\u00e9e de choix n\u2019est qu\u2019un pouvoir prolong\u00e9 par d\u2019autres moyens \u2014 et le continent africain m\u00e9rite mieux que cette illusion de souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle camerounaise de 2025 a mis en lumi\u00e8re un paradoxe ancien au c\u0153ur de la politique en Afrique centrale : le rituel du vote sans la r\u00e9alit\u00e9 du choix. 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