{"id":130,"date":"2021-06-29T08:17:28","date_gmt":"2021-06-29T08:17:28","guid":{"rendered":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/?p=130"},"modified":"2023-06-06T16:09:52","modified_gmt":"2023-06-06T16:09:52","slug":"lafrique-doit-se-reinventer-sur-la-base-dune-nouvelle-souverainete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/qiraatafrican.com\/fr\/130\/lafrique-doit-se-reinventer-sur-la-base-dune-nouvelle-souverainete\/","title":{"rendered":"\u00ab L\u2019Afrique doit se r\u00e9inventer sur la base d\u2019une nouvelle souverainet\u00e9 \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"dflt-txt__lettrine\">L<\/span>es bases du Rasa (Rapport alternatif sur l&rsquo;<a class=\"Link Link--entity\" href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/afrique\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/afrique\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Afrique<\/a>) avaient \u00e9t\u00e9 jet\u00e9es en mai 2018. La multitude d&rsquo;auteurs impliqu\u00e9s dans ce projet continental, issus de think tank, d&rsquo;instituts de recherches ou d&rsquo;ONG, convergeaient alors sur un principe directeur pour repenser les d\u00e9fis de l&rsquo;Afrique et en particulier ses orientations de politiques \u00e9conomiques&nbsp;: la souverainet\u00e9. Et \u00e0 celle \u00ab&nbsp;qui met l&rsquo;accent sur la souverainet\u00e9 nationale&nbsp;\u00bb, ils pr\u00e9f\u00e9raient la notion de \u00ab&nbsp;souverainet\u00e9 populaire qui permet une compr\u00e9hension plus pouss\u00e9e des m\u00e9caniques r\u00e9elles \u00e0 la base des transformations sociales.&nbsp;\u00bb La crise sanitaire, r\u00e9v\u00e9latrice des vuln\u00e9rabilit\u00e9s des pays africains face aux bouleversements du commerce mondial, \u00ab&nbsp;nous a donn\u00e9 raison&nbsp;\u00bb, estime aujourd&rsquo;hui Cheikh Gueye, coordinateur strat\u00e9gique de la plateforme strat\u00e9gique d&rsquo;Enda Tiers Monde et secr\u00e9taire permanent du Rasa. Il revient pour&nbsp;<em>Le Point Afrique<\/em>&nbsp;sur la vision qui infuse les sept grands axes de&nbsp;<a class=\"Link\" title=\"\" href=\"https:\/\/rasa-africa.org\/2021\/06\/02\/launch-of-the-alternative-report-on-africa-aroa-rasa-n1-download-the-report\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/rasa-africa.org\/2021\/06\/02\/launch-of-the-alternative-report-on-africa-aroa-rasa-n1-download-the-report\/\" data-cke-saved->ce premier num\u00e9ro du Rapport alternatif sur l&rsquo;Afrique<\/a>&nbsp;intitul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;La recette pour la souverainet\u00e9 africaine&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><em><strong><span class=\"glbl-red\">Le Point Afrique&nbsp;:<\/span> Ce rapport se veut diff\u00e9rent de ceux qui sont r\u00e9guli\u00e8rement produits sur l&rsquo;Afrique, notamment par les institutions financi\u00e8res internationales. Qu&rsquo;est-ce qui change concr\u00e8tement ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p><span class=\"glbl-red\">Cheikh Gueye&nbsp;:<\/span>&nbsp;\u00c0 la diff\u00e9rence des rapports initi\u00e9s par ces institutions, mais aussi certaines banques ou grandes ONG implant\u00e9es dans des pays du Nord, notre \u00e9tude a \u00e9t\u00e9 produite par des institutions africaines qui se sont toujours clairement positionn\u00e9es sur la r\u00e9cup\u00e9ration de la souverainet\u00e9 intellectuelle ou la sortie de la biblioth\u00e8que coloniale. Ce rapport met \u00e9galement en avant les questions qui concernent les soci\u00e9t\u00e9s africaines, et pas seulement les \u00c9tats et les march\u00e9s, qui sont souvent les prismes d&rsquo;analyse des institutions internationales.<\/p>\n<p>Nous partons des r\u00e9alit\u00e9s sociales, des pouvoirs infra-\u00e9tatiques, des innovations, des cultures\u2026 La culture \u00e9tant un domaine occult\u00e9 dans les rapports habituels alors qu&rsquo;elle est centrale \u00e0 nos yeux&nbsp;: elle d\u00e9termine les changements des modes de consommation et de production des Africains. Nous cherchons aussi \u00e0 cr\u00e9er de nouvelles ouvertures dans la r\u00e9flexion sur le d\u00e9veloppement \u00e9conomique, \u00e0 rebours de la tendance au d\u00e9veloppement bas\u00e9e sur l&rsquo;individualisme, l&rsquo;extractivisme effr\u00e9n\u00e9, la comp\u00e9tition, car cela a contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;appauvrissement de pans entiers du globe et \u00e0 la d\u00e9gradation de l&rsquo;environnement. Il y a des tentatives de r\u00e9sistances des soci\u00e9t\u00e9s africaines, mais l\u00e0 encore, ces \u00e9l\u00e9ments ne sont pas rapport\u00e9s dans les rapports \u00ab&nbsp;classiques&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p><em><strong>Quels types d&rsquo;indicateurs alternatifs sont pr\u00e9conis\u00e9s dans ce rapport&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Les notions de bien-\u00eatre ou de progr\u00e8s ne peuvent pas \u00eatre les m\u00eames pour tous les peuples&nbsp;ni pour toutes les cat\u00e9gories de personnes. L&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale consid\u00e8re les individus et les populations sous l&rsquo;angle exclusif du producteur ou du consommateur. La r\u00e9flexion est d\u00e9sormais ouverte dans les institutions internationales et les auteurs du Rasa lancent le d\u00e9bat sur les indicateurs alternatifs aux agr\u00e9gats classiques, en invitant \u00e0 plus consid\u00e9rer les aspects socioculturels, les liens sociaux, les principes de l&rsquo;\u00e9conomie sociale et solidaire, mais surtout la souverainet\u00e9, qui est notre barom\u00e8tre principal. L&rsquo;approche par les capacit\u00e9s&nbsp;th\u00e9oris\u00e9es par l&rsquo;\u00e9conomiste et philosophe indien&nbsp;<a class=\"Link Link--entity\" href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/amartya-sen\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/amartya-sen\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Amartya Sen<\/a>&nbsp;est une des propositions, car elle peut faciliter la d\u00e9finition d&rsquo;indicateurs plus conformes aux cosmogonies des Africains.<\/p>\n<p><em><strong>L&rsquo;\u00e9laboration de ce rapport a commenc\u00e9 avant la pand\u00e9mie de Covid-19. Comment ses id\u00e9es et principes directeurs ont-ils \u00e9t\u00e9 travers\u00e9s par les effets de cette pand\u00e9mie sur le continent africain&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Durant la pand\u00e9mie, le monde entier a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 la question de souverainet\u00e9, qui est au c\u0153ur de notre rapport. Mais l&rsquo;Afrique est peut-\u00eatre le continent o\u00f9 cette question a \u00e9t\u00e9 la plus agit\u00e9e depuis quelques ann\u00e9es. On y observe une r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de la pens\u00e9e souverainiste et ind\u00e9pendantiste des p\u00e8res fondateurs comme Nkrumah, Modibo Keita ou encore Cheikh Anta Diop. Elle est aujourd&rsquo;hui port\u00e9e par de nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, \u00e0 travers le d\u00e9bat sur la pens\u00e9e d\u00e9coloniale, ou bien des \u00e9v\u00e9nements comme&nbsp;<a class=\"Link\" title=\"\" href=\"https:\/\/lesateliersdelapensee.wordpress.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/lesateliersdelapensee.wordpress.com\/\" data-cke-saved->Les ateliers de la pens\u00e9e<\/a>&nbsp;initi\u00e9s par les universitaires&nbsp;<a class=\"Link Link--entity\" href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/achille-mbembe\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/achille-mbembe\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Achille Mbemb\u00e9<\/a>&nbsp;et Felwine Sarr.<\/p>\n<p>Le Covid-19 nous a donn\u00e9 raison sur le choix de cet angle d&rsquo;attaque. On a vite compris qu&rsquo;en Afrique, l&rsquo;impact de la pand\u00e9mie serait moins important sur le plan sanitaire et tr\u00e8s important sur le plan \u00e9conomique. Nos \u00e9conomies ob\u00e9issent au libre-\u00e9changisme, qui est le fait dominant de la doxa n\u00e9o-lib\u00e9rale et de la mondialisation. Or cette crise n&rsquo;a fait que confirmer que nous repr\u00e9sentons trop peu dans ce libre-\u00e9changisme pour continuer \u00e0 y participer et \u00e0 essayer d&rsquo;y trouver notre int\u00e9r\u00eat. Ce constat a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli tr\u00e8s t\u00f4t, quand de nombreux secteurs ont commenc\u00e9 \u00e0 ralentir. Les ports ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, les importations de biens et de services, comme le tourisme, ont \u00e9t\u00e9 interrompues\u2026 Et nos banques centrales n&rsquo;avaient pas la possibilit\u00e9 comme dans les autres pays de g\u00e9n\u00e9rer des liquidit\u00e9s.<\/p>\n<p><em><strong>Cette crise sanitaire a-t-elle de fait rendu plus pr\u00e9gnante la question de la \u00ab&nbsp;d\u00e9connexion&nbsp;\u00bb que vous pr\u00f4nez, \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;\u00e9conomiste Samir Amin, et quel sens lui donnez-vous&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Nous nous attendions \u00e0 une sorte de r\u00e9volution copernicienne, \u00e0 un choc th\u00e9rapeutique de nature \u00e0 changer les mentalit\u00e9s. Mais depuis que des solutions au Covid-19 ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9es, avec les vaccins, la r\u00e9volution n&rsquo;est plus une option. Il n&rsquo;en demeure pas moins que l&rsquo;Afrique doit se r\u00e9inventer sur la base d&rsquo;une nouvelle souverainet\u00e9 et d&rsquo;une d\u00e9connexion du syst\u00e8me international dans lequel nous ne serons jamais gagnants. Nous y sommes infantilis\u00e9s, subalternis\u00e9s. Et puis, quels que soient les progr\u00e8s que nos \u00c9tats puissent faire, cela n&rsquo;aura pas d&rsquo;impact significatif sur nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>La d\u00e9connexion n&rsquo;est pas une autarcie. C&rsquo;est une strat\u00e9gie en vue de d\u00e9finir nos politiques par nous-m\u00eames, de d\u00e9velopper les gains de souverainet\u00e9 sur les bases qui nous paraissent fondamentales. Comme l&rsquo;agriculture, qui m\u00e8ne \u00e0 la souverainet\u00e9 alimentaire en d\u00e9veloppant des syst\u00e8mes industriels tourn\u00e9s vers les besoins et les int\u00e9r\u00eats des Africains, et non vers l&rsquo;exportation. Il s&rsquo;agit aussi de souverainet\u00e9 \u00e9conomique, en r\u00e9cup\u00e9rant les ressources investies dans les cha\u00eenes de valeur mondiales, et mon\u00e9taires. Et cela passe, bien s\u00fbr, par une acc\u00e9l\u00e9ration de l&rsquo;int\u00e9gration africaine.<\/p>\n<p><em><strong>L&rsquo;agriculture a rarement \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme un levier du d\u00e9veloppement \u00e9conomique par les bailleurs de fonds internationaux, alors qu&rsquo;elle occupe une place importante dans les \u00e9conomies et les soci\u00e9t\u00e9s africaines. Comment expliquer ce d\u00e9calage&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le secteur agricole n&rsquo;a pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de l&rsquo;attention n\u00e9cessaire. Il a longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9 dans les rapports internationaux auxquels les dirigeants africains sont attentifs. De fait, l&rsquo;agriculture a \u00e9t\u00e9 d\u00e9valoris\u00e9e, \u00ab&nbsp;d\u00e9sinvestie&nbsp;\u00bb. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, on parlait beaucoup de r\u00e9volution agricole. Puis il y a eu la grande s\u00e9cheresse au Sahel. On a alors compris que les pays africains devaient r\u00e9inventer leur mod\u00e8le agricole et r\u00e9investir pour faire face aux chocs climatiques et \u00e0 l&rsquo;exode rural. Mais peu de temps apr\u00e8s, la PAC (Politique agricole commune) a commenc\u00e9 \u00e0 subventionner massivement l&rsquo;agriculture au Nord, alors qu&rsquo;en Afrique, o\u00f9 les plans d&rsquo;ajustement structurels se mettaient en place, il n&rsquo;\u00e9tait pas question de soutenir le secteur agricole.<\/p>\n<p>Et ce dessaisissement de l&rsquo;investissement ou des capacit\u00e9s d&rsquo;investissement dans l&rsquo;agriculture, c&rsquo;est ce que nous payons aujourd&rsquo;hui, y compris en mati\u00e8re de migration des jeunes Africains vers les villes, puis \u00e0 travers l&rsquo;Afrique ou hors du continent. Et l&rsquo;Afrique n&rsquo;a pas eu l&rsquo;audace, ni les moyens, d&rsquo;inverser \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque cette orientation donn\u00e9e par les institutions internationales \u00e0 nos \u00e9conomies. M\u00eame aujourd&rsquo;hui, quand on parle d&rsquo;agriculture, c&rsquo;est sous l&rsquo;angle de la lib\u00e9ralisation, de la disponibilit\u00e9 de nos terres pour des investisseurs internationaux, et non pas en termes de souverainet\u00e9 alimentaire.<\/p>\n<p><em><strong>Que faudrait-il mettre en place pour favoriser la souverainet\u00e9 alimentaire, une notion qui int\u00e8gre la possibilit\u00e9 de mettre en \u0153uvre ses propres syst\u00e8mes agricoles et alimentaires&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Le pr\u00e9alable selon nous est une r\u00e9forme du foncier. Nous observons une tendance des investisseurs nationaux et internationaux \u00e0 accaparer les terres, et cela menace le paysannat. Nous estimons qu&rsquo;il faut r\u00e9cup\u00e9rer ou limiter les aires c\u00e9d\u00e9es \u00e0 des multinationales ou titr\u00e9es au profit d&rsquo;industriels appuy\u00e9s par des \u00c9tats europ\u00e9ens et asiatiques, pour d\u00e9velopper l&rsquo;agriculture familiale autour de syst\u00e8mes de production agro-\u00e9cologiques. Ces accaparements de terres \u00e9voluent tr\u00e8s vite et concernent les terres les plus fertiles. Bien que nous ayons des l\u00e9gislations nationales tr\u00e8s diff\u00e9rentes \u00e0 travers le continent, la r\u00e9forme du foncier nous para\u00eet \u00eatre une condition&nbsp;<a class=\"Link Link--entity\" href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/sine\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/sine\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">sine<\/a>&nbsp;qua non&nbsp;pour atteindre la souverainet\u00e9 alimentaire.<\/p>\n<p><em><strong>Y a-t-il des pays en Afrique qui favorisent ce type de r\u00e9formes visant \u00e0 s\u00e9curiser l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la terre des agriculteurs&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Une commission sur la r\u00e9forme fonci\u00e8re a \u00e9t\u00e9 mise en place au&nbsp;<a class=\"Link Link--entity\" href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/senegal\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/senegal\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">S\u00e9n\u00e9gal<\/a>&nbsp;en 2017, mais pour l&rsquo;instant, l&rsquo;\u00c9tat tergiverse. Cela para\u00eet mieux engag\u00e9 dans les pays anglophones est-africains, et en Afrique du Nord, o\u00f9 l&rsquo;acquisition de terres par des acteurs priv\u00e9s \u00e9trangers est plus contrainte.<\/p>\n<p><em><strong>Vous avez \u00e9voqu\u00e9 le mod\u00e8le de l&rsquo;exploitation familiale. Ce type d&rsquo;agriculture serait-il un mod\u00e8le dominant selon votre vision, ou pourrait-il cohabiter avec l&rsquo;agro-industrie&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La souverainet\u00e9 alimentaire passe par la capacit\u00e9 des paysans, qui repr\u00e9sentent entre&nbsp;40&nbsp;et 70&nbsp;% des populations dans nos pays, \u00e0 s&rsquo;organiser pour produire ce dont ils ont besoin, avant m\u00eame de penser \u00e0 exporter des surplus. Il s&rsquo;agit donc d&rsquo;investir massivement dans l&rsquo;agriculture familiale. Mais quand on parle d&rsquo;agriculture familiale, il ne s&rsquo;agit plus de la petite exploitation autour de la case. Nombre d&rsquo;agriculteurs cultivent aujourd&rsquo;hui de grandes surfaces, et on voit aussi cette dynamique des nationaux qui retournent \u00e0 la terre, pouss\u00e9s par la demande de consommer des produits locaux. La g\u00e9n\u00e9ralisation des coop\u00e9ratives pourrait aussi leur permettre de mieux s&rsquo;organiser et de gagner en parts de march\u00e9 pour augmenter les \u00e9changes de proximit\u00e9. Naturellement, il n&rsquo;est pas exclu que des investisseurs \u00e9trangers viennent se greffer \u00e0 certains projets par la suite.<\/p>\n<p><em><strong>Comment garantir le juste prix au producteur, par quel m\u00e9canisme&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>L&rsquo;agriculture ne peut fonctionner sans accompagnement de l&rsquo;\u00c9tat, et cela ne vaut pas que pour l&rsquo;Afrique. On ne peut pas laisser les paysans \u00e0 la merci de sp\u00e9culateurs ou des vicissitudes du march\u00e9 international. Certes, il est plus difficile dans nos pays de mobiliser des fonds, en particulier dans les pays de la zone CFA, mais tout est question de priorit\u00e9. Regardez comment nos pays ont fait ces derniers mois pour affronter le Covid-19&nbsp;: ils ont emprunt\u00e9, renonc\u00e9 \u00e0 certaines d\u00e9penses. Actuellement, h\u00e9las, les investissements dans l&rsquo;agriculture restent tr\u00e8s faibles, et les paysans sont livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><em><strong>Au S\u00e9n\u00e9gal, l&rsquo;ex-pr\u00e9sident Abdoulaye Wade avait engag\u00e9 en&nbsp;2008&nbsp;la Grande offensive agricole. Quelles sont les retomb\u00e9es&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>En effet, la souverainet\u00e9 alimentaire a \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9e en objectif primordial, par les r\u00e9gimes du pr\u00e9sident Abdoulaye Wade et du pr\u00e9sident Macky Sall avec des investissements dans le cadre d&rsquo;un programme acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 visant \u00e0 augmenter la production de riz, de mil, de l\u00e9gumes et de fruits. De nombreux produits ont connu des croissances significatives, donc les r\u00e9sultats sont l\u00e0, m\u00eame si les d\u00e9lais pour atteindre l&rsquo;autosuffisance en riz ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9s. Il va donc falloir maintenir ces investissements, qui se chiffrent \u00e0 60&nbsp;milliards de francs CFA (environ 100&nbsp;millions d&rsquo;euros) par campagne agricole. Au-del\u00e0 des incantations, c&rsquo;est un montant encore trop faible pour esp\u00e9rer une v\u00e9ritable r\u00e9volution agricole et un retour massif des jeunes vers l&rsquo;agriculture. Si l&rsquo;\u00c9tat le voulait, il pourrait investir beaucoup plus.<\/p>\n<p><em><strong>Vous dites dans ce rapport qu&rsquo;il sera n\u00e9cessaire \u00e0 moyen terme de modifier les habitudes alimentaires. C&rsquo;est-\u00e0-dire&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Changer les habitudes alimentaires, c&rsquo;est aussi une \u00e9tape de la d\u00e9colonisation du syst\u00e8me \u00e9conomique. Une grande partie des syst\u00e8mes de production ont \u00e9t\u00e9 mis en place pour satisfaire les besoins des m\u00e9tropoles sous l&rsquo;administration coloniale. Les cultures de rente ont donc \u00e9t\u00e9 dominantes durant une centaine d&rsquo;ann\u00e9es au d\u00e9triment des productions locales, et les \u00c9tats ont par la suite encourag\u00e9 ce syst\u00e8me qui permettait de g\u00e9n\u00e9rer des devises. Par ailleurs, nous sommes dans une phase d&rsquo;urbanisation \u00e0 travers l&rsquo;Afrique, avec des modes de consommation assez extravertis. Les produits am\u00e9ricains, fran\u00e7ais&nbsp;sont pris\u00e9s par les consommateurs, m\u00eame si le \u00ab&nbsp;consommer local&nbsp;\u00bb revient en force, \u00e0 la faveur de campagnes de m\u00e9dias ou d&rsquo;instituts de recherche qui d\u00e9montrent les qualit\u00e9s nutritionnelles des produits locaux. En attendant, nous importons encore beaucoup de riz, d&rsquo;Asie, et de bl\u00e9, que ce soit des pays du Nord, du Br\u00e9sil&nbsp;ou de Russie.<\/p>\n<p><em><strong>Comment ces enjeux sont-ils appr\u00e9hend\u00e9s par les d\u00e9cideurs politiques&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La prise de conscience a \u00e9volu\u00e9, mais on n&rsquo;est pas encore dans un sch\u00e9ma de r\u00e9volution agricole.<\/p>\n<p>Nous aimerions que la crise engendr\u00e9e par le Covid-19&nbsp;soit un levier qui nous am\u00e8ne \u00e0 repenser les priorit\u00e9s, \u00e0 reconsid\u00e9rer l&rsquo;agriculture, la culture, l&rsquo;industrialisation, la promotion de l&rsquo;artisanat, au lieu de toujours mettre en avant les grandes infrastructures qui attirent les investissements. Pour nous, il s&rsquo;agit d&rsquo;un nouveau pi\u00e8ge. Car la plupart des banques et des institutions financi\u00e8res internationales nous orientent vers des partenariats publics-priv\u00e9s. Sur le papier, c&rsquo;est comme un id\u00e9al incontournable, mais il y a aussi dans ce package une volont\u00e9 de redynamiser des entreprises europ\u00e9ennes et des multinationales. Ce sont elles qui se positionnent sur ces march\u00e9s-l\u00e0. Les acteurs priv\u00e9s locaux ont du mal \u00e0 gagner des parts de march\u00e9 dans ces partenariats.<\/p>\n<p><em><strong>Les infrastructures&nbsp;ne sont-elles pas n\u00e9cessaires pour \u00e9couler et commercialiser les produits issus de l&rsquo;agriculture locale&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Certes, on estime qu&rsquo;il y a entre&nbsp;15&nbsp;\u00e0 20&nbsp;% de pertes post-r\u00e9coltes, en raison des lacunes en mati\u00e8re d&rsquo;infrastructures de stockage, de transport, mais des ressources consid\u00e9rables sont aussi investies dans des infrastructures de prestige. Il s&rsquo;agit par exemple, au S\u00e9n\u00e9gal, du train express r\u00e9gional \u00e0 Dakar, dont on attend le d\u00e9marrage depuis 4&nbsp;ans, ou d&rsquo;autoroutes peu utilis\u00e9es, alors qu&rsquo;on aurait pu faire des choix moins ambitieux mais plus utiles.<\/p>\n<p><strong><em>L&rsquo;accord \u00e9tablissant la ZLECAf (Zone de libre-\u00e9change continentale africaine) est entr\u00e9 en vigueur le 1er&nbsp;janvier 2021. Ce march\u00e9 commun devrait dynamiser \u00e0 terme le commerce intra-africain, alors que le continent a \u00e9t\u00e9 la destination de&nbsp;seulement 17&nbsp;% des exportations africaines en 2017.&nbsp;Est-ce une avanc\u00e9e que vous saluez&nbsp;?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il y a une prise de conscience quant \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;instaurer des dynamiques panafricaines plus pouss\u00e9es, on ne peut que s&rsquo;en satisfaire. L&rsquo;Union africaine met en place une vision \u00e0 long terme, sous-tendue par des programmes, des politiques et des strat\u00e9gies. Ce que nous craignons toutefois, en observant l&rsquo;implication des pays du Nord dans le mode de fonctionnement de l&rsquo;UA, c&rsquo;est que ces initiatives soient d\u00e9tourn\u00e9es au profit de projets n\u00e9ocoloniaux des pays du Nord et de leurs multinationales.<\/p>\n<p>En janvier, le secr\u00e9taire ex\u00e9cutif de la ZLECAf Wamkele Mele a r\u00e9affirm\u00e9 qu&rsquo;elle \u00e9tait un instrument de d\u00e9colonisation du commerce africain, ce qui nous a rassur\u00e9s. Il nous para\u00eet important d&rsquo;accompagner ces dynamiques-l\u00e0 en pointant les risques \u00e9ventuels des choix op\u00e9r\u00e9s ou non, plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre dans une posture de d\u00e9nigrement. Ce sont de nouveaux projets, produits par des Africains qui connaissent les contraintes ambiantes, nous souhaitons donc les accompagner.<\/p>\n<p><em><strong>L&rsquo;Eco, pour remplacer le CFA, cela vous para\u00eet-il aller dans le sens de la souverainet\u00e9 mon\u00e9taire \u00e0 laquelle vous aspirez&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>La question mon\u00e9taire est tr\u00e8s complexe.&nbsp;<a class=\"Link\" title=\"\" href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/afrique\/l-union-monetaire-ce-defi-que-l-afrique-de-l-ouest-doit-relever-27-01-2020-2359819_3826.php\" data-cke-saved-href=\"https:\/\/www.lepoint.fr\/afrique\/l-union-monetaire-ce-defi-que-l-afrique-de-l-ouest-doit-relever-27-01-2020-2359819_3826.php\" data-cke-saved- target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Nous devons prendre le temps d&rsquo;\u00e9laborer ce chantier-l\u00e0<\/a>, pour aboutir \u00e0 une monnaie unique vraiment utile. Nous devons aussi veiller \u00e0 faire les bons choix politiques afin que la monnaie unique ouest-africaine ne se retrouve pas sous l&#8217;emprise excessive du Nigeria. Il ne s&rsquo;agit pas de remplacer une domination par une autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les bases du Rasa (Rapport alternatif sur l&rsquo;Afrique) avaient \u00e9t\u00e9 jet\u00e9es en mai 2018. La multitude d&rsquo;auteurs impliqu\u00e9s dans ce projet continental, issus de think tank, d&rsquo;instituts de recherches ou d&rsquo;ONG, convergeaient alors sur un principe directeur pour repenser les d\u00e9fis de l&rsquo;Afrique et en particulier ses orientations de politiques \u00e9conomiques&nbsp;: la souverainet\u00e9. 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